mardi 2 mai 2017

Chronique XIV

Titres : Pendant qu’ils s’amusent. Pauvre en monde. À la gauche de l’homme. À l’assaut du ciel. L’esprit bourgeois.

Pareto a raison contre Marx. Bien sûr qu’il y a des conflits, un « dialogisme » dirait Mises, mais ces conflits ont lieu entre tous pour accéder à l’aristocratie. « L’histoire est un cimetière d’aristocratie. » Les intérêts sont opposés, antagonistes, et, pour le coup, dans le champs du politique, le jeu est à somme nulle—c’est justement pour cela qu’il faut annihiler le politique, car sa dimension « conflictuelle » fait du mal  l’économie et laisse à penser que la lutte antagoniste est la même partout.

Le discours culturel est au service de l’ordre. (Oui, mais quel ordre ?)

Poétique de Dieudonné. Le rôle du narrateur dans ses sketchs. Post-modernisme. Autofiction. Distance d'avec les personnages. Présentation de ses sketchs. Le rapport du showman à ses personnages. Au pupitre. Les plateaux TV (avec accents). Rapport aux spectateurs.

En relisant _Les particules_ ce qui me choque c’est la quantité d’informations qui arrive dans la première partie (100 pages), sur toutes les familles, les histoires personnelles des uns et des autres ; par exemple le rôle du gourou charismatique dont Houellebecq nous donne une brève biographie, à lui aussi. Il y a très peu de longues scènes, tout est expédié en un paragraphe ou deux, en 100 pages on brasse l’enfance atroce puis l’adolescence de Michel et Bruno, la vie de leur famille, l’apparition d’Annabelle, la mort de la grand-mère etc. Allure sidérante du récit. La première occurence d’une « thèse » sur la société post-industrielle et post-68 arrive au moment où Bruno pose sa main sur la cuisse d’une fille qui le repousse gentiment : deux pages sur ce que les jeunes filles doivent attendre de l’amour en 1960-70, les discours contradictoires, les magazines féminins.
À l’inverse, le début de _L’immortalité_ c’est lent, ça part tout de suite dans des considérations sur les gestes, sur l’ordinateur du Créateur, sur le paradis, sur l’unicité des Hommes, tout cela alors qu’Agnès est seulement allée au sauna un samedi matin. Les thèmes sont déjà là, Napoléon, son père, sa sœur, son mari avec qui elle veut la paix, sa détestation des femmes complices.

S’il reste de la xénophobie, c’est parce qu’il y a des personnes avec qui on ne peut rien échanger. Puisque comme le dit Voltaire, le commerce adoucit les mœurs, les « immigrés » sont détestés parce qu’ils n’ont rien à vendre ; parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans le commerce mais dans le vol ou le du. Le problème, c’est donc l’idéologie qui a empêché certaines nations de devenir capitalistes et marchandes, donc d’avoir un rapport pacifié que seul le commerce permet de développer. Ce n’est pas en faisant des concerts de charité ou de tolérance, mais en commerçant avec les populations nord-africaines qu’on adoucira les mœurs en France. D’où la raison pour laquelle le rapport à l’Asie est pacifié, il y a du commerce. Or la grande littérature, c’est justement celle qui est la plus proche du commerce, celle qui atteint l’état de séduction absolu, l’état de ruse commerçante, cf. Rimbaud continue la poésie par d’autres moyens. C’est pour cela que l’humour compte, car l’humour nécessite le rire de l’autre, e.g la circulation et l’horizontal.

Bégaudeau sur Mick Jagger et Carrère sur K. Dick : les deux y découvrent la recette pour leurs grands succès à venir, e.g la littérature du « contenu » ; le passage par le documentaire les amènent à créer une forme neuve.

Vertical / Horizontal. L’argent est relatif. L’écriture, la littérature, la pensée, sont verticales — le verbe poétique a une valeur en-soi ; l’argent n’a pas de valeur en-soi, mais justement relativement à ce qu’en pensent les gens. « Le verbe poétique est le contraire d’un verbe de monnaie. » Entre ce qui circule et ce qui ne circule pas, cf. Badiou. Haine de la circulation. Or, la langue peut être défendue qu’à partir du moment où elle séduit le monde, cf. Célimène dans le Misanthrope. L’argent prend de la valeur quand il s’incarne (le spectacle), d’où la haine du signe extérieur de richesse. Il n’y a pas de « séduction » dans le livre.

L’immortalité, Kundera. « C’était ses contemporains, il ne les avait pas choisis. » (p. 131)

Sancho Pança et Bloom. Deux héros littéraires « moyens » et petit-bourgeois, sans « grands sentiments », sans romantisme.

Les femmes s’occupent le dimanche soir en organisant les prochaines vacances.

Le pire est peut-être l’imbécile qui se sent guéri. Il ne se remettra plus jamais en cause.

Ils nous disent « luttons contre l’homme tiède » depuis toujours, les nostalgiques des extrémistes, les anti-bourgeois.

Apprendre à ne pas travailler. Apprendre le détachement.

Maltraitance dans l’enfance. Que chacun a eu une enfance difficile. Qu'un enfant peut se croire maltraité mais en fait non. Qu'un parent puisse s'en vouloir pour rien.

L’humour consiste à rendre XYZ ambigu.

Plus que « radicale », une œuvre doit être clivante.

Debray : L'ennui c'est qu'on ne meurt pas pour un logiciel. Pas comme pour la Foi. Le génie est local. Or il n'y a plus de lieu.

Leroi-Gourhan : Penser le squelette comme un outil.

Less things is better than organized things.

Chez Beckett, la dépression rapproche d'une profondeur d’esprit. Chez Houellebecq non, il n’y a aucun lien entre les deux.

Todd visionnaire ? « La survie à long terme du Front National me paraît tout à fait aberrante. » (1988)

Baudrillard, Amérique. « La liberté c'est de circuler pour circuler. Les pauvres gens d'URSS le savent… ils ne désirent que ça, la circulation sans raison. » Agir selon la mode ou selon la morale : être libre, c'est être soumis aux modes (des vêtements à l'opinion), plutôt qu'à la morale.

Emmanuel Carrère : « Un livre où la sexualité n'a pas sa place me parait étrange. » Il faut décrire une sexualité assez banale, pour une approche sécularisé du sexe, contre le ricanement, contre la gêne, mais aussi contre la transgression que porterait en soi la sexualité, cf. Bataille. Non, la sexualité est cette chose banale, triviale, aussi triviale que de suivre l'actualité, que d'aller au travail, c'est en-nous, c'est à l'inverse de la transgression.

Pourquoi ne suis-je pas de gauche ?
Enfant du déclassement, je n’ai pas de mauvaise conscience bourgeoise, je ne voue pas de culte aux pauvres. Mais nous n’étions bien sûr pas assez pauvre pour que je devienne anti-bourgeois par ressentiment - cf. Louis et tant d'autres. Ce juste milieu est en fait assez rare parmi les intellectuels—tout simplement parce que c’est dur de se mettre à écrire pour un déclassé, castré de toutes parts, ni revanche, ni confiance en soi.

Pourquoi je ne parle pas politique ?
Le programme d'un candidat repose sur de l'argent qui est emprunté, par définition, rien n'a de sens, car on ne connait pas le montant « disponible » des caisses publiques, on ne peut donc pas comparer sur un pied d'égalité les politiques économiques — car tout repose sur du vent.
La politique est quelque chose de très violent. Les camps souhaitent exclure des Français d'autres camps : le PS veut exclure des décisions politiques des millions de gens qui votent FN, et vice-versa bien sûr.
La centralisation, l’aspect limitatif et peu représentatif de la politique est tellement loin de ce qu'est le marché économique—qui permet à des niches d'exister—que je n’y trouve que du dégoût.

Pourquoi je n’aime pas les séries TV ?
Je n'aime pas les séries car je ne sais pas à quoi me référer, c'est de l'image pure, infinie, sans contraintes formelles ou temporelles. La série TV n'est pas déjà institué comme un art, et à ce titre ne m’intéresse pas, car il n'y a pas de contraintes formelles existantes. Les mini-séries façon « Petit Quinquin » ou « True Détective », si amusantes et entertaining qu’elles soient, à quoi doivent-elles être comparées ? — À la série des « Before », ou des Doinel ?

L’éducation du pianiste ? Ce qui compte pour un musicien, c'est la technique et la mémoire. Le travail du jeune pianiste se diviser entre les répétitions de passages techniques, et la mémorisation du morceau. Certains sont meilleurs en mémorisation que d’autres, et cela les aide, alors que ce n’est pas à strictement parler un « talent musical » supérieur.

Génération 1998. Houellebecq parle, en 2006, de la génération des écrivains apparus dans les années 1990. Cela débute avec, en 1994, _Cantiques de la racaille_ (Ravalec) et _Extension._ Ensuite Houellebecq évoque la mort de Dustan (être lumineux et extrême), puis de Muray (qui n’avait peur de personne) ; ces disparitions le touchent. Il faut saluer le travail de « J’ai Lu » et « Librio » qui furent réactifs. Et bien sûr de mentionner la littérature de genre, la sci-fi et la « série noire » : même si seul Dantec y a publié, en vérité, tous furent biberonnés par cette littérature. (cf. _Sortir du XXème siècle_ du même M.H qui prédit que seul cette littérature fera date, dans l’histoire littéraire future.)
Ils auraient pu faire quelque chose vers 1998, dit Houellebecq, mais désormais en 2006 c’est trop tard ; personne n’a su succéder à Sorin chez Flammarion ; Beigbeder n’y est resté que deux ans. Cela rappelle ce dont parle Dustan dans son _Dernier roman._ Il n’arrête pas de nommer : Despentes, Angot, Ravalec, Beigbeder, Houellebecq. Il faudrait peut-être écrire un texte sur tous ces gens là.

Revel, à propos de la France : ce n’est pas qu’on préfère l’égalité à la liberté, car les USA ont plus de liberté et plus d’égalité tout à la fois (par définition). C’est qu’on tolère les inégalités faites par l’État (e.g décidées par une instance, incarnées, auprès de laquelle on peut s’indigner, donc, cf. ce que dit Hayek de la « justice sociale »), et non les inégalités produites par le marché.

Karl Kraus. Le travail du satiriste consiste à faire entendre à ses lecteurs (et, au cours des soirées de lecture, à ses auditeurs) cette corruption de la langue, à leur faire prendre conscience de l'abîme qui sépare la langue de Goethe de celle de Goebbels là où ils ne perçoivent entre les deux aucune solution de continuité. L'une des armes privilégiées de Kraus pour atteindre cet objectif est la citation.
En 1899, Kraus prend parti pour la « toute nouvelle psychologie » que Sigmund Freud est alors en train d'élaborer (L'interprétation des rêves est publié à la fin de la même année.) Ses travaux rejoignent l'un de ses combats de l'époque contre la pénalisation de l'homosexualité, et de façon plus générale en vue de dissocier la sexualité du statut d'exception où l'a reléguée la morale bourgeoise.

Le roman de Salinger introduit le monde de l’adolescence contre celui des adultes ; c’est une préfiguration du rock, du punk etc. À la fin, même son vieux professeur lui caresse les cheveux, avec un soupçon de pédophilie, et le héros s’enfuit ; c’est bien le monde adulte qui est condamné, il n’y a personne à sauver.

La sociologie est incapable de penser notre société. Il n’y a plus de classes sociales. Il n’y a plus d’habitus qui ne change deux fois en dix ans seulement. Comme la psychanalyse, la sociologie va mourir ; et c’est tant mieux.

L'esprit bourgeois 2

# Elias « Civilisation des mœurs »

C’est plus dur, dès le XVIIIème, d’accéder à la Cour en Allemagne qu’en France, pour un intellectuel issu de la bourgeoisie (Kant, Fichte). Seul Goethe a réussi à atteindre la Cour ; dont les murs sont pourtant plus hauts qu’en France. Cela explique pourquoi la tradition intellectuelle en Allemagne est restée plus proche de la classe moyenne, petit-bourgeoise, qu’en France où les intellectuels furent accueillis facilement à la Cour (Diderot, Voltaire). C’est aussi parce que la Cour en Allemagne était beaucoup plus pauvre ; et avait donc moins de « pouvoir ». (p. 47)

La Cour allemande trouvait « bourgeoise » l’attitude nationaliste, pro-allemande ; tout le monde y parle le français. Aimer l’Allemagne, au XVIIIe, c’est bon pour les instituteurs.

L’université allemande est le centre d’opposition « bourgeois » à la Cour. L’impuissance politique et économique de la bourgeoisie allemande l’oblige à se replier sur les œuvres de l’esprit, littéraire ou scientifique. (On ne leur laisse pas faire de commerce ; il s’agit donc de s’élever par l’esprit — contrairement à la bourgeoisie française.) D’où la séparation entre Kultur (l’esprit) et Zivilisation (le politique, le social). On défend la Kultur en Allemagne car ce fut longtemps le seul domaine où la bourgeoisie était libre d’opérée — à l’encontre des nobles.

Goethe admet lui même que Paris offre la possibilité qu’un jeune homme puisse avoir du talent (ex. Mérimé) car la ville rassemble tous les génies depuis des siècles. Cela est impossible en Allemagne où chacun travaille depuis sa solitude. À Paris, la conversation sert à faire passer les idées ; en Allemagne, c’est le livre.

# Youtube

Sur Youtube, la gestion du féminisme. Il y a des youtubeuses qui pensent que c’est un combat politique ; d’autres plus simplement veulent inspirer d’autres à se lancer, e.g créer de la confiance en soi pour les filles qui regardent, pour parler d’autres sujets.
Est-ce que ça met des complexes d’avoir des commentaires pervers tous les jours ?
« La meuf bonne, elle doit fermer sa gueule ; la meuf moche elle est moche donc on l’écoute même pas. »
Youtubeuse « geek et moche » ou « queer » ou « beauté » ou « la Noire qui lutte ».
Compilation des commentaires critiques dans un livre, et vente du livre au profit d’une association gauchiste.
On ne se souvient que du commentaire « mauvais », les détracteurs sont solidaires entre eux.

# Guilluy « Fractures françaises »

Les deux gros électorats, en France, ce sont 1. les fonctionnaires (gauche) et 2. les retraités (droite). Aucun d’eux ne fait face à la mondialisation. Ainsi s’explique cet espèce de bizarrerie, cette réticence à s’insérer dans le monde, ce « repli sur soi » qu’on associe à tort que au FN, mais qui touche tous les partis, bien malgré eux, e.g l’électorat.
Hier, la classe ouvrière était au cœur de l’action, des logiques politiques et culturelles, dans les villes. Aujourd’hui, les ouvriers + employés qui sont majoritaires, sont à l’écart des grandes métropoles (seule 40% de la population).
Une gauche non-protectionniste (Hollande), ou une gauche immigrationniste (Mélenchon) : voilà pourquoi Guilluy se retrouve tout seul dans son camp. Comment parler aux classes populaires sans désespérer « boboland » ?
Pour les géographes travaillant sur les villes, le terme de « classe moyenne » veut dire blanc (sans le dire).
« La classe ouvrière est tombée sur la tête de Le Pen sans qu’il ne s’en aperçoive. » C’est l’électorat qui façonne les discours, et non l’inverse. C’est le FN qui a adapté son discours. Marine Le Pen cale son discours sur un électorat qui lui tombe donc dessus.
Quand la gauche entend « classe populaire » elle pense à l’immigration et aux banlieues ; or la majorité des classes populaires sont plus éloignée encore des métropoles et constituées d’ouvriers et employés.

# Boltanski « Le nouvel esprit »

Hypocrisie bourgeoise : défendre le progrès scientifique et le conservatisme moral (la chasteté) en même temps ; la soif de profit et le moralisme. (Les deux sont-ils si antagonistes ?)

Insister sur la naissance du groupe des « cadres » à partir des 50’s avec les grandes entreprises ; de moins en moins familiales. L’esprit bourgeois à la Weber change avec les cadres, c’est la question que pose le livre.

Daniel Bell : dans les 60’s aux USA émerge une contradiction entre les méthodes de travail « protestantes » et le mode de vie basé sur la jouissance et la satisfaction immédiate des désirs (démocratisation du crédit bancaire). L’hédonisme contre le labeur.

Plusieurs critiques du capitalisme : 1. Inauthenticité du genre de vie. 2. Oppression par une force impersonnelle. 3. Misère économique. 4. Égoïsme défaisant les liens sociaux.

La revue des « Temps Modernes » après guerre veut maintenir ensemble la critique sociale et artiste : concilier le moralisme des ouvriers et le libertinage aristocrate de l’avant-garde artistique. D’où la figure de Sade, entre 1940 et 1960, qui devient un passage obligé pour les écrivains, figure anti-bourgeois par excellence. Essayer d’éviter les deux écueils : la critique de l’individualisme conduisant au fascisme et la critique de l’oppression conduisant à l’anti-totalitarisme des néo-conservateurs des années 1980.

Apparaissent dans les 90’s : la critique de la hiérarchie par les cadres eux-mêmes, critiques des petits patrons gérant leur entreprise familiale. Aussi, l’arrivée des technologies et du rythme intensif du travail. « Surfer sur la vague » des technologie apparaît en 1990. « Apprendre aux géants à danser » est un livre par M. Kanter en 1992. 

Dans les 60’s, l’Europe, les USA, l’URSS sont les trois exemples, puis apparaissent le Japon et les dragons asiatiques en 1980-90, puis après 1995 quelques autres pays comme le Brésil.

Le rêve de « l’entreprise maigre » dès les 90’s : le juste à temps, l’amélioration continue (Kaizen), la suppression des niveaux hiérarchiques. (Le Lean vient de là.) L’entreprise travaille en réseau, avec des prestataires, des sous-traitants. En 1994 la phrase « le véritable patron c’est le client ». Le leader possède la vision. Les salariés s’auto-forment et travaillent avec des gens différents. Le « manager » remplace le « cadre » dès les 80’s.
Dès 1995, la valeur repose sur la connexion de tout un chacun dans une firme. L’homme doit se créer lui-même, être autonome.
Les anciens gauchistes de 68 arrivent dans les firmes après 83 et le retour au capitalisme ; ils imposent leur vocable : ouverture, convivialité, rhizome, autonomie, spontanéité, créativité.

Le structuralisme en sciences humaines place le réseau au centre de ses théories ; comme le management ; à partir des 60’s. La _relation plus que la substance_ disent les théories. Les propriétés relationnelles dépassent les propriétés attachés aux êtres. (C’est la naissance de la « communication » de McLuhan à Latour et Serres.) Chez Deleuze, _la connexion constitue l’identité de l’être_ dans ce qu’il nomme « la rencontre ». Deleuze attaque donc la famille et l’État en ce qu’ils ont de clôt et de rigide, par les racines ou par le calcul. Cela s’oppose à la circulation nomade.

La figure du bourgeois change : il cesse d’être gros et lourd mais contraire devient nomade et léger. On le critique toujours autant, mais pour des raisons différences. 

En 1975, des études sortent sur le « marginalisme » des jeunes qui ne veulent plus travailler : refus du patronat, mode de vie transitoire, flexible. (cf. Les freelances en 2010’s.)

Avec Chaban-Delmas, entre 69 et 72, le gouvernement répond aux critiques sociales, en axant sur la « sécurité » plus que sur « l’autonomie » donc. La critique artiste demande de l’autonomie, et des politiques individualiste sur l’amélioration des conditions de travail. La critique sociale demande des politiques holistiques, en cela de la « justice sociale » car elle privilégie un groupe de façon abstraite, sans égard aux efforts des uns et des autres, elle privilégie des individus en tant qu’ils appartiennent à un groupe dominé.

La critique sociale se transforme dans un dernier élan avec le marxisme-léninisme et le maoïsme (sur l’exploitation elle-même). La critique se mue ensuite en critique artiste avec les « nouveaux mouvements sociaux » illustrés par les groupes minoritaires, les écolos, les féministes, les LGBT, etc. (Puis, plus tard, les anti-totalitaires qui seront vraiment sur l’accomplissement de soi et non la paupérisation.)

À partir des 80’s, on s’intéresse plus aux exclus (mère seule, chômage longue durée, sans-papiers) ; et il s’agit de lutter pour les intégrer ou réinsérer à la classe moyenne.
En ce sens, il est exclu de la chaîne des « réseaux » sociaux qui font la société. Les connexions sont rompues (R. Castel et la désaffiliation).
Les restaurants du cœur ouvrent en 1985-86 avec Coluche.

L’exploitation : la richesse des uns et la pauvreté des autres sont connectées. Ils doivent donc vivre dans un monde en commun.
L’exploitation provient donc selon Boltanski de la mobilité des grands (particulièrement firmes financières) par rapport à l’immobilisme des petits. Les multinationales fonctionnent ainsi, et le _on-demand_ la livraison par la poste aussi.

Hausse des « indicateurs de l’anomie » (Durkheim) depuis les 80’s, avec une hausse forte des suicides entre 75 et 85 puis une baisse relative. Aussi, la consommation de tranquillisant depuis les 80’s.
L’autonomie n’est donc pas synonyme de bien-être.
L’authenticité dans notre rapport aux choses est en question.

L’accroissement de l’autonomie s’accompagne d’un contrôle par les pairs : le salarié est-il plus libre qu’avant ?

Les biens exotiques, comme le baladeur Walkman, permettent aux consommateurs de s’affranchir du temps et de l’espace. (Mais, ne peut s’empêcher d’ajouter Boltanski, ils demandent des plages horaires pour être maîtrisés, donc du temps.)

L’inauthentique : au début, on critique les bourgeois pour s’occuper des bonnes manières plutôt que de la vérité, des vrais sentiments et de la « sincérité » des sentiments. Ensuite, ce fut au tour de la standardisation et de la massification.

Critique de la massification. Démocratique : donner le pouvoir à la foule va favoriser les démagogues. Antifascistes : pourquoi les Allemands ont-il élu Hitler ? Médiatique : avec les 50’s, uniformisation des consommateurs : les biens sont standards et appellent le même usage, les travailleurs sont remplaçables dans le taylorisme.
Chez Heidegger (souci) et Sartre (projet), il s’agit pour l’homme d’accepter sa part de tragique, sa contingence, sa facticité ; et d’éviter de fuir l’angoisse en s’échappant à soi-même, en se repliant dans la consommation, donc la vie sérielle, inauthentique (le « on dit » chez Heidegger, la « mauvaise foi » chez Sartre).
Adorno et Horkheimer dès 1947 attaquent la société moderne qui voudrait tuer toutes les différences, la domination conformiste. Ils comparent les patrons de la publicité à des chefs de la propagande, au service des trusts. (Adorno critique Heidegger car, sous ses principes se cachent des concepts bourgeois comme la personnalité, l’intériorité, la conscience.)
Marcuse critique la « culture du drugstore » où Platon et Hegel côtoient les mêmes rayons les romans policiers. Le livre de Marcuse, publié un peu avant Mai 68, connait un succès tel qu’il doit être réimprimé plusieurs fois ; succès inattendu qui ne durera pas longtemps. « L’homme de la civilisation industrielle avancée est crétinisé et uniformisé par la production de masse et par le confort, devenu incapable d’accéder à l’expérience immédiate du monde, soumis à des besoins manipulés par d’autres. »
La réponse est rapide de la part de l’industrie, il s’agit de proposer des biens de plus en plus divers. Puis la critique va devenir moins ascétique, moins portée sur « le confort » que pendant Mai 68. (Même si l’écologisme arrive là…)

Les « renifleurs » qui doivent faire preuve d’intuition sur le marché, cf. les entrepreneurs tech aujourd’hui, arrivent dans le monde de la mode, de la musique, voir du tourisme, du design etc. Ils ne se reposent pas sur des modèles existants et peuvent donc, légitimement, créer de l’authentique. Avant 68, tous ces îlots d’authenticité (musique, bar, manière d’être) n’appartiennent pas encore à la sphère marchande. 

Mais après la critique de l’inauthenticité de 68, arrivent des philosophes français qui déconstruisent cette notion. La quête de l’authenticité renverrait en fait à des conceptions fascisantes, « se trouver soi-même » etc. Bourdieu (1963) l’assimile à un ethos bourgeois qui critique la massification de son point de vue, aristocratique. Déconstruction du « goût authentique » en art selon Bourdieu : tout cela répond à des normes construites historiquement, au service d’une classe sociale. Derrida (1967) montre que la voix, contre l’écriture, a été gage d’authenticité depuis Rousseau. Deleuze et son « plan d’immanence » (1968) nie les hiérarchies et l’identité. Le Barthes de _Mythologies_ incarne aussi cette tentative de décrypter des stratégies, des signes, derrière des postures authentiques. Il s’agit toujours de dévoiler, depuis les coulisses, ce qui se présente au monde comme authentique.
Tout n’est plus que construction, code, spectacle ou simulacre.

Drôle de noter que Boltanski a l’intuition du « sharing » quand il énonce que l’homme doit être flexible et malléable, qu’il doit apprendre à se défaire de tout, y compris de ses biens—dans la quête à la connexion, au réseau etc. C’est ce qui arrivera avec Airbnb, et les problèmes moraux au début, qui ont vite laissé place à l’appât du gain et, par là, à la « moralisation » par le marché d’une relation à la propriété.

La psychothérapie peut aider à deux choses : à traiter le mal, ou à aider le malade à le gérer dans sa vie sociale.

80% des hommes entre 25 et 40 ans sont mariés en 1973, contre 54% en 1995.

Au XIXème siècle, l’embourgeoisement passe par l’épargne, la baisse de la fécondité et l’ouverture d’un commerce. Après 1945, on remplace la commerce par la scolarité, et donc l’épargne par le paiement des frais de scolarité pour les enfants.

Fin 1990, les supermarchés occupent 50% du marché alimentaire, contre 13% en 1970.

# Sloterdijk « Colère et temps »

La révolution, c’est l’idée d’un grand renversement, que les premiers seront les derniers.

Tocqueville raconte l’anecdote sur une servante qui, en 1848 alors que les canons de la bourgeoisie tirent sur le peuple, a esquissé un sourire en servant à table ; façon de se réjouir de l’action, ou d’imaginer que c’est bientôt Tocqueville qui la servira à table ?

Negri et les autres, après les désillusions de l’URSS, reprendre l’idée du sourire en tirant de chez Chaplin l’idée que la pauvreté et la vitalité indomptable vont de pairs. (L’idée donc, que les bourgeois, eux, ne savent pas vivre, ni rire, ni être légers.)

Himmler, en 1943, s’adressant à des officiers SS, les enjoint à suivre l’exemple des commissaires soviétiques pour augmenter la capacité de tuer des troupes allemandes ; « ils ont vingt ans d’avance sur nous » se dit-il.

Le bourgeois est celui qui ne se salit pas les mains. Malraux commence _La condition humaine_ en posant l’égalité crime = chemin révolutionnaire.

Le Parti remplace le peuple devant le peuple ; c’est le parti qui incarne « la colère » du peuple, d’où le fait qu’on enferme les dissidents : le Parti doit être le seul organe par lequel la « colère du peuple » s’exprime (contre quoi ? on ne sait pas).

Que Mao parvienne à instaurer un régime communiste, et non les démocraties occidentales, est une erreur dans le logiciel des écrits de Marx puis de Lénine. De fait, tous les pays communistes seront des anciens pays féodaux, et un coup d’État (plutôt qu’une révolution des masses) amènera un dictateur au pouvoir. Cela embarrasse beaucoup Moscou, car petit à petit les gens comprendront que ce fut aussi le cas pour Octobre 17, un simple coup d’État qui a mis à la tête du régime un chef plus sanglant encore que le Tsar (en nombre de morts par an).

En 1966, la faculté de philosophie de Pékin se renomme faculté de « pensée de Mao Zedong » alors que, de part le monde, les jeunes gens en colère se nomment maoïstes. Pompidou qu’on accuse d’être « fascisants » quand on défend, en Chine au même moment, l’assassinant des professeurs, la Bible maoïste, l’absence de presse etc.
En 1972, quand Nixon serre la main à Mao, la presse française s’étonne que Mao puisse accueillir une pareille canaille impérialiste.
En 1972, Glucksmann dans _Les temps modernes_ démontre que la France est une dictature fasciste.

Le « mal français » : la division du monde entre révolution et restauration.

Sartre : dénégation de soi-même afin d’expier leur appartenance à la bourgeoisie. Quand il descend dans la rue pour vendre _La gauche prolélatarienne_ (La cause du peuple), journal maoïste, pour défendre les intellectuels dissidents de France.

Le comte de Monte-Cristo illustre l’idéalisme prolétarien : se venger du bourgeois, le faire expier de ses crimes. Mais ici, Monte-Cristo ne vise pas la dépossession pour s’enrichir lui-même ; le trésor donné par l’abbé lui a déjà apporté la richesse. Il humilie le banquier par esprit de vengeance.

# Hirschmann « Passions et intérêts »

Avec Corneille, on arrive à l’acmé de ce que peut être la défense de la gloire, la recherche de la renommée comme unique raison de vivre. Mais très vite, et au même moment, arrivent les « destructeurs du héros » : La Rochefoucauld y décèle de l’amour propre ; Hobbes montre l’instinct de conservation dans les passions héroïques ; Pascal y montre la vanité et l’effort pour se connaître soi-même (divertissement) ; Cervantès en montre le ridicule et la démence.

La ruse de la raison chez Hegel rejoint, de près ou de loin, l’idée de Mandeville qui veut que la poursuite des intérêts individuels poussent la société en avant. Chez Hegel, les hommes répondent à leurs instincts et deviennent, sans le savoir, les agents de la grande fin de l’histoire.

Chez Goethe, le Méphistophélès est décrit comme : « une part de cette force qui toujours veut le mal mais qui toujours produit le bien ».

Triptyque moral : la passion (destructrice), la raison (impuissante) et donc, nouvellement, l’intérêt.

Si Locke et les autres défendent l’intérêt—et bientôt l’amour de l’argent, de façon plus étroite encore—c’est qu’il rend les actions des hommes prévisibles. De fait, il ne serait pas possible de gouverner des hommes qui n’auraient pas tous un intérêts communs, ce serait la pagaille pour savoir vers où mener la société. On attend qu’un homme qui obéit à son intérêt, la fermeté, la ténacité et l’esprit de méthode ; un comportement contraire à celui qui se laisse aveugler par ses passions. L’amour de l’argent, c’est la constance, la persistance et l’uniformité d’un jour à l’autre, et d’un individu à l’autre. 
« Le désir du gain est une passion universelle qui agit en tout temps, en tout lieu et sur tout le monde » dit Hume. (cf. les débuts de l’homo-economicus, de fait.)
On passe donc, avec Hume, de l’avidité comme dangereuse pour son insatiabilité, à l’avidité comme bénéfique dans son uniformité parmi les hommes, donc, d’une certaine manière, dans sa « traitabilité » d’un point de vue politique. De fait, son caractère insatiable, l’absence d’utilité marginale décroissante (au sens où, même chez un riche, cette passion de l’avidité fonctionne à plein régime) est ce qui distingue cette passion des autres, et la transforme en vertu.

Le noble, en France, laisse le bourgeois s’enrichir et appelle cela faire du « doux commerce » avec un peu d’ironie : l’aristocratie n’imagine pas qu’un bourgeois puisse faire quelque chose de plus glorieux (plus noble) que de « doux ». Un roturier ne peut que cherche son intérêt—il ne saurait chercher la gloire, un exploit réservé aux nobles.

Hume : « L’exercice d’une profession commerciale ou industrielle a pour effet de faire prévaloir l’amour du gain sur l’amour du plaisir ».

(Il est étonnant que la psychanalyse n’ait rien à redire sur ce refoulement des passions violentes par d’autres, sous l’effet d’une activité ?)

Avec Smith : on s’attache moins à montrer les effets dévastateurs politiques que la poursuite de l’intérêt permet d’éviter que les avantages économiques.

Bref, on a demandé au capitalisme de produire des hommes sages, raisonnables, prévisibles. Et c’est cela même que les observateurs (romantiques) vont critiquer, l’homme ennuyeux, poli, sans quête de gloire, sans mystère, _sans passion._ Fourier, Marx (par l’aliénation), et Freud (désenchantement, refoulement de la libido comme prix nécessaire du progrès). Ces critiques oublient que le monde du « libre épanouissement » des passions était considéré comme propice à tous les dangers. (cf. Élias, énorme auto-contrôle avant de s’en libérer sans la menace de comprendre l’ordre social dans la sauvagerie.)

Keynes : « Il vaut mieux exercer son despotisme sur son compte en banque que sur ces concitoyens. »

Schumpeter nous assure que le capitalisme et la guerre sont deux choses bien différentes, que la guerre en Europe est la poursuite des notions pré-capitalistes dans nos esprits. Le capitalisme est calcul et rationalité, il ne peut pas supporter la guerre qui est imprévisible et passionnée.

# Léo Lévy « À la vie »

Quand Benny Lévy, à Bruxelles, commence à s’intéresser au soviets, c’est qu’il a connu l’exil par deux fois : Juif en Egypte, ses parents s’installent à Bruxelles, tentent à Paris, reviennent etc. Conditions de vie difficiles. 

Violence intérieure de l’exilé, Sartre est celui qui comble le désir d’universalité à partir de la subjectivité singulière.

La France de 1789, de la Commune, de la résistance. Sartre choisi de se déraciner, d’être libre, alors que c’est arrivé par défaut à Lévy ; mais il s’y retrouve. 

Le rôle de Pierre Goldman, juif communiste, accusé de meurtre, assigné en 1973.

Le foyer étudiant de la rue de la Victoire, là où Lévy passe les mois à préparer l’ENS, est financé par les Rothschild.

« Rien que par ma naissance, plénitude de sens a été donné à ma vie, inutile de courir après des hochets, de vains enjeux » dit-elle à propos des concours.

« Et si les ouvriers décident que c’est bien de violer les filles de la bourgeoisie, vous allez leur donner raison ? » demande la tante de Lévy.

Mariage en 1966. « J’étais encore très petite-bourgeoise » dit-elle, elle fait les courses dans des marchés populaires, enseigne au 6ème dans un collège de banlieue.

Les débats à l’ENS : deux séminaires, Althusser et Lacan. D’un côté Linhart (la réflexion mène à la pratique politique), de l’autre Milner et Miller (la réflexion mène à plus  de science).
Quand on s’aperçoit que Marx se trompe (sur la conscience de soi), on dit « il commet un contresens » et non « il commet un malentendu ».

En août 1966, dans _Pékin information_ la « Décision en seize points du Comité central » annonce la révolution culturelle. « Qui touche l’homme en ce qu’il a de plus profond » est interprété comme la lutte contre l’égoïsme.
Pour les intellectuels qu’ils sont, cela change le rapport au savoir : « Pour cueillir une fleur, il faut descendre de cheval » sous-entendu, le savoir n’est pas dans les livres mais dans les masses (magma d’individus qui ont un rapport à la nature, à la matière) ; l’affrontement à la résistance de la chose produit du vrai. D’où le mot d’orde : enquêter, aller aux masses, s’établir en leur sein. Ainsi est lancé le « mouvement d’établissement ».
En décembre 66, l’UJC(ml) est crée ; cela ne fait plus sens de servir de caution intellectuelle au P.C.F en suivant les cours d’Althusser.

Lévy explique en 1977 : « Le guérillero d’Indochine prit, dans l’imagination révolutionnaire, la place du bolchevik, épuisé par les conspirations et les appareils. Nous réinventons l’opposition du faible et du fort ; le ptit finissait par affoler le tout-puissant. S’ouvre un espace inviolable : jungle, forêt, montagne, un peu plu secret et irréductible. Resurgissait notre idée de la révolution. »

Ils s’inscrivent à un cours de karaté—elle s’aperçoit qu’en plus de l’odeur de sueur, il n’y a que des paras qui s’entraînent et peu de révolutionnaires comme eux.

Mai 68 commence par une révolte de la séparation des garçons et des filles sur un campus.
L’UJC(ml) s’intéresse au mouvement après que les ouvriers rejoignent la cause—pour retrouver la vigueur de la CGT des débuts. Ils envoient des émissaires tracter dans les facs de province ; les ouvriers n’en ont rien à faire.
Après les événements, Lévy est désemparé, il fait appel à « l’idole du moment » : de quoi les masses ont-elles besoin ?

En juin 68, une réunion sonne la fin de l’UJC(ml) et la division entre le PCMLF et la GP, avec d’anciens du 22-mars de retour de Cuba ; et la publication de Vers la guerre civile (Geismar, July).

En 69, marche des lycéens sur les usines Renault de Flins. Ils occupent l’usine, les bureaux, tendent des drapeaux rouges. Olivier Rolin (pseudo Antoine) à leur tête.

Vocabulaire Mao : « base arrière », « zone libérée », « longue marche », « oser lutter, oser vaincre » — cela rend chaque action épique. Vocabulaire belliqueux chez Lévy qui veut venger la France des salauds, du PCF à Pompidou.

Des militants envoient des articles à la Cause du peuple. Portrait de Mao en pied, armé d’un parapluie. La Cause attaque le PC et la CGT qui sont assis sur les droits acquis, princes du mensonge, trafic d’influence sur le dos des ouvriers. La Cause défend : la révolte, les actions illégales, (la légalité autorise les conditions de travail inhumaines). « On a raison de séquestrer les patrons », « La guillotine, oui, mais pour Touvier », Il faut pendre les patrons par les couilles ». En mai 1970 la Cause est interdite, la GP dissoute, Le Dantec part en prison.

Ils appellent leur enfant René, d’après René Camphin, un ouvrier résistant du Nord. Ne le font pas circoncire.

La « paire rouge » lie un militant politique et un intellectuel. Lévy est associé à un type de la RATP.

En octobre 70, elle devient OS, elle plie des serviettes huit par jour avec des ouvrières immigrées, portugaises ; dans une blanchisserie. Elle distribue des tracts jusqu’à être licenciée. Il faut chercher la bonne usine, où les conditions sont réunies pour faire son travail révolutionnaire. Or les discussions ne sont pas politiques mais sentimentales, familiales, sur les loisirs, l’occasion de « s’éclater ». Un autre, chez Renault, sabote les pointeuses, les chaînes, débranche, etc. Plus tard, vers 70-71 : saccage des locaux de minutes, razzia chez Fauchon pour les bidonvilles.

Sartre est d’accord : « Tout est politique, c’est à dire tout met en cause la société ans son ensemble et débouche sur sa contestation ».

La mort de Pierre Overney, mao tué par un vigile de chez Renault, lance la question : faut-il répondre violemment ou non ? Plus tard, septembre 72, Sartre défend le terrorisme de Munich ; « quand il n’y pas d’autre moyen ». Rupture avec les militants immigrés, pro-palestiniens.

La GP est dissoute en 73 ; après l’expérience de Lip (usine de montre) vers Besançon où les ouvriers, dans l’illégalité mais sans violence, parviennent à l’autogestion saine. Finalement, le peuple s’est passé des services de la GP pour s’émanciper.
Certains, jusqu’à début 74, veulent continuer la lutte armée, y compris des fils de grands bourgeois.
La « parole » après l’échec est frappée d’indignité ; certains lancent un cirque ambulant. Place au corps, donc : yoga, chant. Mutation du combat : pour l’avortement libre.
-> La politique c’est parole, c’est le débat. Après, on s’intéresse au corps, au bien-être ici et maintenant.

Vie communautaire : trois couples, une mère célibataire qui estime que les enfants appartiennent à la mère, peu importe le père. Location d’un ancien relais de chasse. Règles de vie non baba-cool : pas de drogue, relation parents-enfants. Abandon de l’élevage d’animaux (la chèvre attaque les enfants). Culture de poireaux. Cuisine façon gastrosophie. Sartre passe, il s’intéresse à l’organisation du quotidien. Les carrières se grimpent vite : d’ouvrier qualifié on passe ingénieur  et directeur de laboratoire ; sage-femme ; infirmière ; professeur.

# Soral

Le sport et l’intellect marchent main dans la main. Le critère universel que sont les femmes rassurent l’intellectuel-combattant.

Soral commence par publier des livres sur la mode. Un équivalent de Lagarde et Michard sur la fabrication des vêtements et la façon de les porter—1987, émission avec Ardisson. « J’ai le seul blouson en cuir de Paris qui soit doublé en vison, mais je ne l’ai pas pris ce soir, car il fait un peu chaud » dit Soral en nous montrant l’intérieur de sa veste en cuir marron. « Mon arrière grand-père était le premier ciseau chez le plus grand tailleur de Genève, et c’est pas pour ça que je sais faire un costume. »

Pas d’argent. Aller au puce pour s’habiller pas cher et entrer en boîte. Car la but de la jeunesse c’est de baiser des jeunes filles. On travaille le moins possible, on passe du temps au café, on palabre, on drague.

Rendez-vous pour un job comme « planeur stratégique » à 45k francs par mois ; je croise une gonzesse sur le chemin, je la suis, je ne vais pas au rendez-vous ; « alors que c’était avec le big boss ! » Cela m’a sauvé.

« La femme et le livre » ; quand je n’arrive pas à baiser, je rentre chez moi et je vais lire. Althusser c’est un couillon, il prend les livres et pas les femmes. Donc il ne connait pas le réel. C’est pour ça qu’il étrangle sa femme, il réalise qu’il n’a jamais été dans le réel.

Dans la vie, on m’a toujours dit que j’allais finir clodo ; il y a toujours « la grâce » au moment où t’es au fond du trou. Il faut croire à la bonne étoile.

« Un type m’a dit : « t’es en train de dessiner un jardin à la française et tu ne t’en rends pas compte, on pense que tu fais n’importe quoi mais en fait non » Et là, le mec a compris un truc sur moi. »

« Il y a que Costes qui peut prendre Gaspard Noé pour Claude Lelouch »

Conseil en communication : faire des synthèses assis à la terrasse d’un café. Intronisé par le système comme « sémiologue », spécialiste de la mode. 

« Je faisais une faute d’orthographe par mot, maintenant c’est une par ligne. »

Les héros : celui qui meurt plutôt que de trahir. « C’est très bien que BHL soit aimé inconditionnellement par une femme ; c’est beau. »

« Il y a des moments où je chie dans mon froc mais je porte un pantalon marron. »

dimanche 23 avril 2017

Furet « Le passé d’une illusion »

Mi-XIXème, on accuse les prolétaires d’Angleterre de partir « chercher de l’or » en Australie ou en Californie ; cela va à l’encontre de la baisse tendancielle du taux de profit. On les accuse de tricher.

Les prolétaires devrait être excités par les crises ; mais ils se calmèrent toujours et les crises se résorbent naturellement.

Il y a, parmi les intellectuels, une formidable « résistance à l’expérience. »

Chateaubriand déteste le bourgeois par nostalgie d’avec l’Ancien Régime. (On a perdu à jamais la perfection de la noblesse avec ces bourgeois.) Puis, c’est plus tard que c’est vis-à-vis des prolétaires.

Mauvaise conscience du bourgeois : la révolution anti-aristocratique n’a pas apporté toutes ses promesses. Honte de soi-même car les rêves « révolutionnaires » ont apporté une situation ambivalente.

Le bourgeoise doute de lui-même, et balance entre la défense de la différence et celle de l’égalité. Rousseau hésite entre la solitude des _Rêveries_ et le vivre-ensemble du _Contrat social._

La démocratie est un régime qui se déteste, depuis ses origines, mais aujourd’hui personne n’a connu autre chose.

Le prolétaire veut devenir bourgeois. Donc la vraie question historique, c’est d’où vient la déchirure intérieure du bourgeois.

L’Allemagne en 1914 est encore incertaine de son territoire, cela explique l’idée que le Reich pourrait s’agrandir ; les frontières n’étaient pas aussi fixes qu’en France à la même époque.
Il y a des racines romantiques à la haine de l’individualisme bourgeois. En Allemagne, cela prend la forme de Kultur contre la Zivilisation : la Zivilisation c’est l’individualisme de 1789. (Thomas Mann et d’autres.)

En 1789, la France est le pays le plus civilisé d’Europe, tout le monde parle le français dans les cours européennes. La Révolution ne change pas les regards (déjà admiratifs) des autres sur le pays. À l’inverse, Octobre 1917 change le regard porté sur la Russie qui passe immédiatement de pays arriéré à celui d’avant-garde.

Un jeune philosophe aime l’universel, il lutte contre le bourgeois aux idées arriérées mais surtout _locales._

En URSS, en 1929, Luckas vit dans des conditions difficiles, car il est suspecté d’être un traite à la ligne marxiste-léniniste ; il refuse néanmoins de serrer la main de Victor Serge, jeune penseur français qui finira déporté au goulag puis libéré en 1941, qui était, à l’époque, surveillé et suspect d’opposition au régime.

En 1930, l’URSS n’a pas encore d’équivalent historique, les hommes ne peuvent comparer le régime à aucun autre dans l’Histoire.

La crise de 1929-30 en Europe sera utilisée tout au long des années 1930 comme une démonstration de l’effondrement imminent du capitalisme, comme l’anarchie du marché à l’œuvre. La planification en URSS, Mussolini, et même Roosevelt vont dans le même sens. Spengler tient ce discours en 1932 en Allemagne : voici le signe de la fin du capitalisme.

Chez Sorel, la violence sort l’homme affaibli de la léthargie « bourgeoise » et nous sort de l’hypocrisie ; c’est un régime de la vérité, une éthique aussi. Sorel développe la fascination pour la « grève générale » qui sera reprise par les syndicalistes.

L’argent est perçu comme un moteur de la désagrégation de la société chez les fascistes.

Mythe communiste : le fascisme provient d’une alliance « bourgeoise » avec le capital, or c’est historiquement faux.

En Allemagne après 1918, le trait distinctif entre les groupes para-militaires et les bolcheviks c’est l’expérience de la guerre des tranchées.

Le libéralisme et le marxisme appartient tous les deux à la Zivilisation ; c’est-à-dire des ennemis de la Kultur allemande. Il s’agit de lutter contre les deux à la fois avec le nazisme.
Or, côté bolchevik, on tient le fascisme pour une dégénérescence de la social-démocratie.

A partir de 1933, Paris devient la place centrale où s’élabore le communisme à l’international, après Berlin où les communistes ont échoué face aux nazis. L’arrivée du Front Populaire en 1936 est la première grande victoire du communisme en dehors de la Russie.

L’anti-fascisme est le camp de la révolution, seuls les communistes peuvent s’en prévaloir, voilà tout l’effort de la rhétorique de Staline dans ces années-là ; seul l’épisode entre le pacte germano-sovétique et la guerre va être difficile à faire avaler.
Staline se définit contre le fascisme plus que pour quelque chose. L’uRSS est l’avant-garde démocratique contre l’avancée du fascisme.
Il faut donc _inventer des fascismes_ partout pour pouvoir se définir contre cela, pour se faire exister. On traite Trotsky de « hitléro-trotskyste » pour insister sur le caractère binaire du soutien à l’URSS ou au nazisme.

En 1935 paraît un des premiers livres critiques de l’URSS par Souvarine, un des anciens membres du parti en URSS, alors qu’au même moment a lieu le « Congrès des écrivains pour la défense de la culture » à Paris, organisé par le PCF.

**Intellectuels**
Romain Rolland passe du scepticisme en 1927 à l’adhésion pleine et entière à l’URSS en 1929. Avec Gide, Malraux, Nizan, Aragon. Les nazis veut sauver l’ancien monde, l’uRSS en construire un nouveau. Même Gide à cette époque attaque le passé contre l’avenir promis par l’URSS.
Gide est un compagnon de route, c’est-à-dire qu’il s’autorise quelques « questions » ; il vient d’un milieu bourgeois protestant qu’il n’aura de cesse de combattre, surtout du côté des mœurs dont il a souffert en tant qu’homosexuel. Il incarne la haine du bourgeois individualiste (et esthète) contre le bourgeois.
En 1936, son « Retour d’URSS » est un coup de tonnerre en France, vendu à 150k exemplaires la première année. On trouve le moyen d’accuser le « bourgeois » en lui.
Drieu aime les idées vagues, les hommes d’action. L’idée qu’il y a quelque chose de « plus grand que soi » le porte.
Breton vit un échec total, c’est un génie sans emploi, un révolutionnaire sans révolution depuis qu’il a décidé de se taire sur l’URSS.

La revue Esprit, chrétien de gauche, incarne aussi l’idéal romantique, la recherche d’une communauté contre les individus « séparés » les uns des autres. Persuadés qu’aucun ordre social ne peut émerger de l’état bourgeois individualiste. La bienveillance d’Esprit envers les débuts des fascismes s’expliquent par leur tentative de recréer des communautés nationales.

Georges Bataille parle de la misère psychologique du bourgeois, de l’homme utile perdu dans le prosaïsme du calcul économique. Le bourgeois efface la dimension orgiaque de l’échange. Il n’y a plus de fête ni de sacré pour le bourgeois par rapport aux primitifs. Le bourgeois ne dépense que pour lui-même, il rompt l’ordre social. La société bourgeois est _homogène_ et sans passions, sans différences, sans sexualité. Le prolétariat est la seule classe hétérogène. Le programme du Collège de sociologie entre 1938-39 est d’étudier la dimension sacrée des phénomènes sociaux.

Au sortir de la seconde guerre, le nazisme va payer pour tous les crimes commis au vingtième siècle. Le fascisme n’existe plus que parmi ses détracteurs, qui veulent continuer de le faire vivre pour exister.
Pourquoi le modèle américain sort-il si faible de la guerre en France, et plutôt mieux en Allemagne ?

L’école de Francfort, et d’autres, sont convaincus que l’État totalitaire naît naturellement du stade suprême du capitalisme de monopole.

Le présupposé selon lequel les démocraties européens ont pactisé avec Hitler donne une vision monstrueuse du bourgeois, qui serait l’allié (inavouable) d’Hitler. Et cela va servir tous les discours antifascistes de l’après-guerre de Staline.

L’URSS est le seul concurrent anti-occidental sérieux, sujet à tout le ressentiment des élites des pays pauvres.
Le pro-communisme a rendu les États occidentaux complices de Staline dans le rapatrient des prisonniers (ou exilés) d’URSS après guerre. Ils finiront au goulag. L’occident, tolérant et respectueux envers Staline, a donc été complice de ses crimes.

L’idée de Staline et des siens est de faire perdurer la menace fasciste, latente mais bien réelle, jusqu’à la grande révolution socialiste qui seule peut mettre fin aux sentiments fascistes. Toutes les sociétés sont donc soupçonnées de fascismes tant qu’elles n’ont pas accompli la révolution socialiste—tous les discours allant à l’encontre de la révolution sont eux aussi suspects, sinon fascistes tout au moins alliés objectifs du fascisme.

La révolution d’octobre 1917 utilise des moyens coercitifs malgré elle, dans la lignée de 1789, mais le fond est juste. Son « essence » est juste, on ferme donc les yeux sur les moyens.
Les intellectuels aiment le marxisme car c’est une science de l’histoire dont seule une avant-garde possède le secret ; l’intellectuel _y a un rôle_ contrairement à la société capitaliste. Goût pour le pouvoir, passion pour la force.
Le marxisme, comme philosophie de l’histoire, a besoin d’interprètes, cela séduit les penseurs.

Comment les Américains peuvent-ils imaginer que tout le sang versé par les communistes de Staline peut ne pas être « au service de la liberté » à la fin de la guerre ? Comment imaginer qu’une dictature peut pousser les hommes à se sacrifier ainsi ?

Selon Arendt, l’idéologie est un système fermé d’interprétation de l’histoire qui dénie tout sens à l’action créatrice de l’homme. L’ordre social ne fait donc qu’un avec l’histoire.

Il n’y a pas d’anti-totalitarisme en France après 1945, seulement un anti-fascisme et un anti-anticommunisme.

Tito, dès l’après-guerre, comme Mao, après le rapport Kroutchev, se séparent de l’URSS ; ils n’ont pas eu besoin des chars soviétiques pour gagner le pouvoir dans leur pays.

Paradoxe autour de Soljenitsyne : il est lu et apprécié à l’ouest par les intellectuels de gauche car Kroutchev le défend a priori, pour ramener à sa cause les intellectuels d’URSS. La gauche n’aurait pas lu Soljenitsyne si Kroutchev n’avait pas donné le signal que c’est un auteur défend (toléré) par le régime.

Avec Brejnev autour du milieu des années 60, la cause pro-communiste se transforme en un anti-impérialisme anti-américain ; autour des luttes nationales comme le FLN et ailleurs. Puis Castro, Mao, etc. « L’impérialisme est le stade suprême du capitalisme. »
Mao accuse Kroutchev d’avoir trahi le marxisme-léninisme, c’est un retour au source.
Comme pour Castro, Mao incarne la figure de l’intellectuel mené au pouvoir par une armée populaire. La Chine de Mao est pauvre, austère et juste. Le Cuba de Castro est un paradis latin, plein de chaleur communautaire. Seule l’imaginaire de la pauvreté fascine encore dans les années 1960, maintenant que la question de la croissance économique ne faisait plus débat comme dans les années 1930 (crise du capitalisme), voir 1950 (plan quinquennaux).

Le nouveau souffle marxiste-léniniste est un individualisme anti-bourgeois d’étudiants et intellectuels ; l’URSS n’inspire plus que les ouvriers.
La bohème intellectuelle repose sur le double, paradoxal, de la _haine de soi_ et le _culte du soi_ chez les étudiants bourgeois.

A partir de 1975 naît la question des « droits de l’homme » et de son intégration dans les pays communistes—qui pourtant reposent tous sur un parti unique.

Le dernier rêve marxiste-léniniste est l’épopée des Khmer-Rouge entre 1975-77.

Althusser, Marcuse et Foucault n’ont jamais critiqué, ni analysé, le socialisme réel. En 1975, Glucksmann sort son premier livre. L’Archipel du goulag est vendu à un million d’exemplaires.
En 1981, le programme de la gauche portée au pouvoir sur le thème de la « rupture avec le capitalisme » est la dernière apparition du néo-bolchevisme dans l’histoire politique occidentale.

samedi 15 avril 2017

L'esprit bourgeois 1

# Ott « Martin Heidegger »

Faible constitution physique : il se fait renvoyer de chez les Jésuites car il n’arrive pas à suivre le rythme des longues marches.

Il s’éloigne du catholicisme après son double échec chez les Jésuites et comme étudiant en théologie. Il finira par épouser Elfride en 1917, alors que toute sa famille est étonnée devant ce « mariage mixe », car Elfride est luthérienne, étudiante en science politique à Fribourg ; Heidegger est alors assistant professeur.

Attitude partielle de Husserl quand, en 1918, Heidegger lui donne des nouvelles de « la philosophie en train de se faire » à Berlin, où il séjourne quelque temps.

En 1936, Heidegger porte à sa boutonnière une croix gammée quand il passe un journée avec son vieil ami Löwith—un Juif.

Marcuse est son étudiant à Fribourg en 1928-1932.

Météorologue dans les Ardennes à l’automne 1918. Il laisse penser qu’il fut sur le front de Verdun.

L’Allemagne en étau entre l’Amérique et la Russe ; les mêmes d’un point de vue métaphysique car soumettant l’homme à la technique, et « l’organisation sans racines de l’homme normalisé. »

# Boudon

La sociologie est une discipline socialiste, par définition, qui empêche quiconque de comprendre le libéralisme : l’autonomie de l’individu est nié, on ne perçoit l’individu que comme un « pur effet » de structures, de son inconscient etc. En cela, la sociologie est un animisme qui explique les actions par ce qui entoure l’individu et non par lui-même.

# Hayek « Présomption fatale »

Descartes et le rationalisme : ils pensent que la raison peut former un langage, un droit, une morale.
Rousseau et le « bon sauvage » érigé en héros des intellectuels : l’idée de se libérer des contraintes « artificielles » devient le combat le plus sacré. Les intellectuels rejettent les contraintes même auxquelles ils doivent la productivité et la liberté.
Rousseau et la « volonté générale ». Or le sauvage n’a aucune autonomie individuelle, pour cela il faut des sphères individuelles de contrôle et cela n’est devenu possible qu’avec la propriété.
Le scientifique a besoin d’avoir un « but » prédéfini, il n’accepte pas de suivre une direction à moins que le but soit défini à l’avance (Einstein, Russel, Keynes.)
Le complotisme (Chomsky) consiste à appliquer au monde tel qu’il est (complexe), une pensée animiste : il doit y avoir quelque part des gens qui décident, car rien ne peut échapper au rationalisme, rien n’est « trop abstrait » pour être connu et fabriqué par nous autres. Des hommes qui ne se préoccupent pas d’un  « but » leur font peur ; de fait ils n’acceptent pas l’immanence — l’absence de quête de sens — vécue par les capitalistes.

Haine du commerce :
Le savoir tacite des entrepreneurs fait peur aux rationalistes. Un commerçant ne dit pas, ni ne sait parfois, d’où lui viennent ses informations.
Devoir dépendre de beaucoup d’hommes, d’actions, à l’issue incertaine, fait peur au rationaliste. Cela demande une connaissance du monde étranger, des « contrées lointaines ».
Depuis Aristote et l’Église, et partout dans le monde, le commerce a été suspect, dénigré.
Le commerçant modifie la valeur d’une marchandise, sans que personne ne sache sa recette. Cette activité respire la sorcellerie car il ajoute de la valeur par une simple réorganisation, sans création physique.

# Linhart

Dans le livre « Génération » les auteurs rappellent que les fondateurs de la G.P sont tous de l’élite (ENS, HEC, Centrale). Il y a un intellectualisme d’extrême-gauche, des gens qui sont tout en haut et pourtant décident d’arrêter les études, de devenir ouvrier, de quitter la ville—et parfois même de renier la culture, les livres.

-> Avant les entrepreneurs, les Mao déjà ont refusé les titres universitaires pour s’établir comme « travailleur manuel », seulement ils devenaient ouvrier quand Bill Gates devenait chef d’entreprise. (MS se lance en 1974, la GP termine en 1973.)

-> Je me retrouve dans cet hyper-intellectualisme. Les parents voulaient transmettre de la connaissance aux enfants ; aujourd’hui on veut s’assurer de leur bien-être.

# Le Dantec « Les dangers du soleil »

Mao n’était pas Staline, il était sa seule critique, bien plus que Trotsky. Mao enclenche un retour aux sources : les textes sur la Commune de Paris de Lénine, d’inspiration libertaire.

Cette scène lors d’un voyage en Tchécoslovaquie en 1965, avant son retournement Mao : Il est dans un bistrot avec son ami, il prend de pitié les hommes alentours qui regardent son paquet d’allumettes colorés («  de la SEITA, illustrée cette année là par des fables de La Fontaine ») ; il pense à leur offrir mais les hommes, orgueilleux, sortent le leur, un paquet avec inscrit dessus un slogan socialiste. « Leur douleur et leur amertume me nouaient les entrailles. Moi j’étais libre de circuler à ma guise, de venir leur rendre visite. Eux pas. Tout à coup, je me rappelai ma carte du Parti, serrée dans mon portefeuille, et la honte m’empourpa. » Le socialisme ne pouvait être ces visages fermés qui rêvaient devant cette boîte d’allumettes multicolores, à Cuba ou en Chine.
Des enfants dans la rue courent derrière lui pour crier « Chewing gum » comme les enfants français poursuivaient les G.Is américains pour demander du chocolat.

En arrivant en Chine, la petite délégation de cinq étudiants est rassurée, voilà qu’il existe un endroit égalitaire, où le socialisme est appliquée sans la morosité de l’URSS. Ces enfants de communistes, de résistants, ont vu tous leurs rêves s’effondrer petit à petit jusqu’à Mao : Staline, Thorez, l’Union soviétique, le Parti… « Ici, on est sûr que les masses ont réellement le pouvoir. »

# Aron « L’opium »

Aron se moque du fait qu’ils voient dans « le prolétaire » plutôt que « l’ingénieur » l’image de l’homme universel qui fabriquera la révolution et mettre fin à l’histoire. Finalement, on a depuis remplacer « le prolétaire » par d’autres noms « l’immigré » ou « le jeune de banlieue » ou même « les minorités », avec comme image, encore et toujours celle du Dernier Homme. On leur attribut des vertus singulières.
Haine des USA car la prospérité et l’égalitarisme a été atteint par le marché et non par l’intervention de l’Etat—donc par le « conseil du prince » et le constructivisme.
Haine des USA car, là-bas, l’homme de la rue n’a pas plus de droit de se prononcer sur le salut commun que l’intellectuel.
En URSS, les intellectuels sont persécutés, cela est bien la preuve qu’ils « comptent » ; tandis qu’aux USA, ils restent dans l’ombre ou connaissent parfois la notoriété. C’est l’envers de la responsabilité de l’intellectuel, être fait prisonnier certes, mais avoir de l’importance, diriger la nation comme un ingénieur. (Équivalent pour un Lordon aujourd’hui ? Il est mal payé donc n’a rien à perdre à changer de régime, il appelle de ses vœux un régime où il serait écouté par les hommes de pouvoir, où il ne serait plus victime de solitude (la masse l’écoute) ni de prostitution (ne s’abaisse plus à devoir « vendre »).
Aron insiste : l’intellectuel français a des goûts aristocratiques et déteste l’arrivée des marchandises et des « biens communs » venant des USA qui détériore le niveau de consommation aristocratique auquel il tient.

# Lecourt « Contre la peur »

Ce qu’on reproche à la « technique », c’est d’imposer le « principe de raison » à toutes les sphères de l’existence. La science n’est pas désintéressée, elle impose bien (par la technique) une vision du monde. Toute observation du réel est désormais un calcul. La technique exige de toute chose qu’elle rende raison. La technique est le péché de l’occident car elle a engagé l’esprit sur al voie de la représentation. On ne sait plus ce qu’on appelle « pensée ».

# Bimbenet « Invention du réalisme »

« La réalité procède en nous de l’autorité. » La thèse défendue dans cet ouvrage est la suivante. La croyance en l’existence du monde est induite par l’adhésion aux valeurs d’un groupe d’êtres humains. Cette adhésion est permise par le langage. Apprendre à croire au monde, c’est apprendre à manier la fonction référentielle des mots. Mais, pour manier les mots de manière à leur donner une référence, il faut être assuré d’avoir suffisamment d’autorité pour cela. La croyance dans le monde social précéderait donc, selon É. Bimbenet, la croyance dans le monde physique. Autrement dit, il n’est possible de croire en un monde d’objets, avec leurs caractéristiques physique simples, que si l’on croit dans le monde social.

Modiano

Un narrateur qui a oublié son passé (Rue des boutiques obscures), ou sinon ses personnages sont toujours dans le flou concernant des événements de leur vie, dans Villa Triste, le narrateur ne donne pas d’indication sur son passé, ni son futur ; il fait le récit d’une période, avec deux personnages. Dans Livret de famille, les souvenirs sont éparpillés sur des années, jusqu’au dernier, où le narrateur se retrouve dans l’appartement de son enfance et reconstitue pour la première fois un souvenir complet. Enfin dans Café de la jeunesse perdue, les narrateurs se succèdent et tous les récits (quatre) composent l’histoire de la disparition d’une fille qui fréquentait un café. L’intérêt de ce roman-ci tient à la composition et à la façon dont les souvenirs de chacun des quatre personnages composent une histoire qui tient debout.
Indéniable maîtrise formelle — toujours le souvenir de la guerre hante les narrateurs, la disparition des parents, le rôle louche du père disparu, les activités louches elles-aussi pendant la guerre, obsession aussi des non-français, des faux papiers, des voyages aux Amériques, de la noblesse Russe, des apatrides entre l’Egypte et l’Amérique du Sud.
Un travail de nomo-logie très sophistiqué sur les noms des personnages, des lieux ; on voit qu’il s’amuse parfois à dresser des listes des noms, d’adresses, de lieux dits… Pas tellement porté sur les dates, d’ailleurs. C’est vraiment un travail sur les sonorités des noms propres.

Chronique XIII

Titres : L’esprit d’entreprise. Comment meurent les faits. Points de friction. B comme « Enfance »

Ridicule d’Heidegger et des siens : l’homme est technique, intrinsèquement. Croire que la technique éloigne l’étant de l’être, c’est être aveugle au fait que le dernier stade de l’évolution, c’est la technique comme extériorisation des organes. (Plus besoin d’une fourrure, on utilise des habits qu’on peut enlever, etc.) Je considère la métaphysique comme un art, ni plus ni moins. On crée de beaux objets, on tente de dire des choses ; mais in fine, les outils nous conditionnent. En revanche, la théorie politique, et tout ce qui s’y apparente, me semble coupable, car 1. ils ne comprennent rien, ne lisent pas d’économie, et 2. ne travaillent pas à l’émancipation, contrairement à ce qu’elle prétend.

« Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire. » Je repense à cette phrase de Serres. Que tellement de gens perçoivent Facebook comme de l’aliénation me semble fascinant : enfin un nouveau mode de relation est apparu, dans l’histoire, et voilà que nous sommes aveugles aux relations dont nous bénéficions. Etre jeune en 1970 devait être un cauchemar.

Après « Dimanche », je ne me vois plus écrire de la fiction. Je veux dire, la phrase de Edouard Louis n’arrête pas de me hanter : de pouvoir dire, à propos d’un livre, voici la réalité, tout ce qui est dedans est vrai. Prendre le contre-pied de l’art romanesque. Redonner à l’autobiographie une dimension titanesque, infinie, à la Proust, à la Knausgaard. (À la Ernaux, à la Debray, aussi.) Et dire, et le répéter, tout ceci est vrai. Il y a bien sûr une écriture, car l’auteur doit bien choisir de raconter une chose plutôt qu’une autre, d’une certaine manière plutôt qu’une autre. Mais à la fin, l’auteur peut dire « ici, tout est vrai », « voici la violence du monde » et je n’invente rien. De fait, après « Dimanche », je ne pourrai plus écrire autre chose que de l’entièrement autobiographique. Peut-être reprendre l’idée de « Liberté Égalité Fraternité », avec plusieurs longs chapitres, de 60-80 pages, qui racontent des épisodes d’une vie ; peut-être lui injecter un ordre plus proche d’un Debray, c’est-à-dire thématique, plus que chronologique. J’imagine une œuvre de 1000 pages qui puisse contenir tous les thèmes, qui embrasse la violence qu’a été pour moi le fait de rester vivant. Comme Knausgaard, multiplier les points de vues, achever le post-modernisme en terme de structure ; multiplier aussi, peut-être, les points de vue : reprendre le point de vue de mon père, d’Alain, de Thomas, de ma mère, sur les choses, utiliser leurs journaux, les correspondances. Faire la Comédie Humaine depuis l’intérieur, multiplier les matériaux, les niveaux de discours. Reprendre au classicisme (romantisme ?) la volonté de « tout y mettre », le roman comme université de substitution. Et peut-être aussi, la défense d’un certain Rousseau des « Confessions ».

L’auteur de « Sapiens » et « Homo Deus » dit à l’auditoire : « Pour les gens dans cette salle, McDo et Coca-Cola représentent un danger plus grand pour vos vies que Daesh. » Et la salle d’applaudir très fort. Cela est non seulement grotesque, mais dangereux. Car lui, l’auteur, je ne doute pas qu’il comprenne ce qu’il est en train de dire,… il est mesuré. Mais l’effet de son discours, ce que les gens en retiennent, c’est que Coca-Cola et Daesh sont posés sur le même plan, celui de la destruction de la vie. C’est exactement cela, cette comparaison, qui est criminelle.

Benfredj. Attitude « pragmatiste » de sa part, il affirme au premier degré que tous les salariés ne mènent pas les mêmes vies, ni n’ont les mêmes motivations et conditions financières ; vouloir les traiter sur un pied d’égalité est donc un non-sens. (Un fondateur de startup se payant au SMIC ne dit peut-être pas qu’il utilise l’argent de l’entreprise pour payer des repas, qu’il a un appartement de famille, etc. Mais peut-être qu’il vit effectivement avec un SMIC, on ne sait pas.)
Attitude tragique face à tous les procès qui arrivent après quatre ans (surtout au Prud’homme, on demande 40k pour avoir omis une condition au fait d’embaucher en CDD plutôt qu’en CDI). La morale de l’histoire, c’est qu’il va désormais au plus cher, qu’il n’a plus peur d’aligner l’argent qu’il faut ; pour un avocat, pour du parquet.
Devoir gérer autant d’argent, voir passer autant des sommes de 10k à 100k au quotidien donne une distance sur les petites sommes ; notamment les petits découverts, et agio, sur un compte courant d’un ou deux euros—c’est le business.

Un essai qui traite de ce paradoxe : alors qu’il n’y a plus de valeurs, les gens se comportent de façon encore plus « morale ». L’âge séculier, la disparition des institutions contrôlant/institutant les valeurs et le sens, a laissé place à un état moral supérieur.

La dédicace de Godard au début de « Vivre sa vie » est « Aux films de série B ». Godard s’inscrit dans l’idée qu’il faut, pour renouveler l’art d’une époque, utiliser les matériaux ignobles. La dynamique est plutôt simple : il faut tirer de l’ignoble une énergie pour accomplir une œuvre noble, tout en échappant à la complaisance du refus de regarder en haut. (C’est le risque chez Despentes, Dustan, Guyotat etc.). Le maniérisme, à l’inverse, refuse de regarder en bas. (Quignard, D’Ormesson etc.)

Milan Kundera. Qu’est-ce qu’un roman peut être le seul à pouvoir dire ? Il existe un art spécifiquement romanesque de l’essai, ironique, relativiste, hypothétique, ludique. L’art de l’ellipse, c’est d’aller directement au cœur des choses, d’éviter les notes inutiles. Le seul point unificateur chez Kundera et Broch, c’est un thème, pas les personnages. Un roman, c’est peut-être une longue définition d’un mot ou deux.

Desplechin redonne à « la famille » le droit d’apparaître dans une histoire. On peut mettre en scène des familles, et éviter le gentil-roman-familial.

BHL à propos de Le Pen, en 1990. « Il ne faut pas le rendre inéligible, mais infréquentable. »

Modiano dit « c’est une question de poids physique » pour parler de son rapport à la maturité comme écrivain. « Quand j’aurai pris vingt kilos, je pourrais faire des choses plus denses. »

Le mouvement social de Mai 68 s’accorde avec les récentes théories littéraires, avec l’émergence de la publicité. « Nulle différence entre les pratiques formelles du roman et la profusion des vitrines. » « Un même empire du commentaire » entre Tel Quel et la publicité : « on n’achète plus tant les produits que le langage qui les diffuse, on ne mange plus tant les nourritures que ce qui s’en déclare et s’en écrit. »
La France échappe par le discours à la violence en 68 — contrairement à l’Allemagne ou l’Italie.
La tâche d’un « Mao » c’est de s’échapper de sa carapace bourgeoise en allant à l’usine.

On passe finalement de la haine raciale (Impérialisme) à la haine de classe (Communisme) à la haine de soi (Antiracisme). On passe de la défense de sa race, de sa classe, de son « intelligence » (avant-garde du prolétariat), à la défense de la victime per se, de la victime que trop de fois on a souhaité « faire taire » au nom de principes supérieurs.
D’un seul coup, quand ? dans les années 1970 ou 1980, on cesse de se trouver mieux que les autres ; on internalise le Mal en soi-même. Puisque toutes les fois où l’homme a crié « suivez mon modèle » cela s’est terminé dans des camps, on estime qu’il faut cesser de s’affirmer et redonner la parole à la victime.

La cruauté du totalitarisme en URSS s’explique 1. par l’histoire russe, pleine de cruauté ; 2. par les partisans pro-violence parmi les anarchistes russes ; 3. par le scientisme « social » de l’avant-garde qu’il croit constituer—des hommes ralentissent l’avènement de l’Histoire.

Muray. C’est parce que les travailleurs ont disparu que la « dignité » associée au travail disparaît — au profit de la « dérision » de l’homme festif. La meute veut être plus nombreuse, plus fière. « L’opération “passé propre” est terminée ».
Celui qui réussit aujourd’hui est celui qui parvient à se présenter (à temps) comme victime ; et dans le meilleur des cas, obtient une loi en sa faveur ou une ode médiatique.
C’est l’heure de la bataille pour les bonnes causes, pour « ce qui va de soi ».
Conjonction d’un « mouvement sexuel de masse » et de la disparition de la sexualité individuelle.
Le Bien singe le Mal à chaque fois qu’il le faut ; il entretient comme des feux de camp les foyers de conflit. Le Bien élève lui-même le pseudo-Négatif dont il a besoin pour s’affirmer comme Bien.
La thèse esthétique de Muray est de « ridiculiser ce monde » ; s’il utilise la poésie (qui est terminée) c’est pour cela seulement, multiplier les manières de ridiculiser le monde. Il faut sortir du crime absolu (pour l’artiste) consistant à l’approuver et à communier.

La connerie d’un Guillaume Dustan parlant de son programme politique : « Il faut faire de la représentation à l’assemblée » ou « Il faut arrêter de travailler » ou « Il faut fermer les prisons ». Cette stupidité affligeante, de l’artiste qui raconte n’importe quoi, qui n’a aucun souci de la vérité, au point de dire des choses fausses, mais plus encore illogiques. Ceux-là me seront toujours trop lointains ; qu’est-ce qu’ils cherchent en proférant des mensonges, en refusant d’avoir une pensée sérieuse, de prétendre à l’exactitude ? (Ou cette connerie : « Un type milliardaire est forcément un ennemi de l’humanité » ; phrase qu’il faudrait renverser, « un smicard est un ennemi du bien commun ».)

Quand Ardisson interroge Houellebecq en 2000 à la télé, je comprends ce que veut dire Houellebecq quand il assène qu’avoir un style, c’est d’abord avoir des choses à dire. Ardisson ne parle pas de ses personnages ou de son « style » mais de thèmes : 1. La critique de Mai 68, 2. Le libéralisme sexuel, 3. La défense du clonage (transhumanisme). Et effectivement, Houellebecq se défend en disant : « Quand on est le premier à dire des choses, on s’en prend plein la gueule. »
Ce qui est dramatique, c’est de dresser la liste des écrivains dont on pourrait résumer l’œuvre ainsi, à des « thèses » avancées ; il n’y aurait à peu près plus personne dans la course. Quant à soi-même, il faut cultiver son « intention » à fond, et même s’il n’y a qu’une ou deux intuitions il faut les chérir car c’est à elles qu’est attaché notre talent.

mercredi 22 février 2017

Chronique XII

En voyant une photo de deux femmes japonaises, en tenues traditionnelles, sur le Sartorialist, je désespère de connaître quoi que ce soit d’intéressant dans ce monde. Il y a tellement de personnes et de cultures, donc de vocabulaires–langages, que j’aimerais connaître, dont j’aimerais être le spectateur poli et respectueux. Au fond, en ces instants-là, je me sens profondément « romantique » au sens où, l’accumulation d’expériences me paraît être une des rares choses qui aient une valeur intrinsèque ; en plus d’une pratique artistique. J’aimerais connaître le Japon traditionaliste, l’élite de ce pays si conservateur qu’à mon sens, un Européen ne saurait plus le comprendre (ni ne le voudrait, tous « de gauche progressiste » que nous sommes devenus).
Je cherche la pluralité partout où elle se cacherait, mais la pluralité vraie, pas le tourisme qui répète à l’infini les manières de vivre et de penser de l’occidental où qu’il s’installe ; évidemment.

Le pouvoir corrompt. Quiconque se moque de François Fillon—dont on se fout cordialement—pour avoir donné à sa femme de l’argent public sans aucune contre-partie, e.g détourné des fonds, manque la « nature corruptrice » du pouvoir. Et donc, par là, révèle qu’il n’en a aucun, qu’il n’a même jamais été confronté au choix de pouvoir favoriser quelqu’un, à l’impunité aussi dont est entouré celui qui détient du pouvoir : je veux dire que par définition le pouvoir est ce qui semble nous protéger de ce que subissent les honnêtes gens.
(Il suffit d’avoir du réseau, e.g une forme minuscule de pouvoir, pour se rendre compte du caractère injuste, mais en même temps naturel, qui-va-de-soi, des mises en relation.)
Si l’on met les politiciens / journalistes etc. hypocrites de côté, quiconque se moque de Fillon déclare par-là même qu’il n’a jamais touché au moindre petit pouvoir.

L’actualité ne mérite aucune attention. Tout ce qui peut nous détacher du présent—des préoccupations du jour même—doit être défendu. (D’où, la passion, l’art, la lecture, etc.)
Se battre contre l’irruption du quotidien dans la vie.

Plus je visite d’autres villes que Paris, plus je réalise que je suis absolument parisien, absolument français. Il m’est impossible de retrouver l’espèce d’évidence à sortir dans les rues de Paris. À m’y sentir bien, entouré entouré d’une foule permanente.
J’écoute une chanson de Vincent Delerm. L’esprit en est si français que j’en suis bouleversé.

Les critiques du « tout-marchand » n’appellent pas au « rien-marchand », mais à « en partie-marchand ». C’est cela qui m’étonne le plus, qu’on puisse pour certains produits concevoir qu’un marché puisse en déterminer le prix, mais pas pour d’autres.

Si je devais écrire un essai politique, il faudrait s’attaquer au problème soulevé par McCloskey : pourquoi les intellectuels n’aiment-ils pas la rhétorique pro-bourgeoise, pro-marché ? Pourquoi assimilent-ils le succès sur le marché à quelque chose de mal, de malsain, de forcément criminel, cachant une source d’exploitation immorale derrière, ou pire de la bêtise ? Pourquoi ne comprennent-ils pas qu’à utiliser cette rhétorique anti-bourgeoise, les « conservateurs » à la Finkielkraut, ils trompent de combat. Et derrière cette série de « pourquoi », se demander, enquêter, sur les conséquences de cette haine anti-bourgeoise en France, sur ces ressorts, ses origines ; et pourquoi finalement ça n’a pas beaucoup d’importance.
Avec la Tech, cette question se pose en France, et fait de la France un pays étrange, à la fois « créatif » mais anti-bourgeois : des idées germent, mais elles ne s’exécutent pas car la rhétorique détourne les meilleures éléments du marché, encore et toujours, en 2017. Non pas « par crainte » d’ailleurs, mais par impossibilité structurelle, car l’élite n’est pas formée au Marché, mais au Jugement. On fait des Moralistes et non des Marchands. Pour un Français, il s’agit, par l’entreprise, de résoudre un problème intrinsèque au marché, comme si l’entrepreneur numérique était un « super-politicien » qui s’attaquerait à des problèmes que seul l’État—seul capable d’améliorer les choses—aurait pu résoudre. D’où, l’importance de l’ESS, la social-tech, gov-tech, ed-tech, etc.

« Dieu n’existe pas encore. » Meillassoux. (Si le monde a un but, il l’aurait atteint. Le monde n’a pas de but, sinon de recommencer, dit Nietzsche.)

Ce que Thomas et moi appelons « l’exponentiel » :
« Relative to typical scientists, Nobel Prize winners are 22 times more likely to perform as actors, dancers or magicians; 12 times more likely to write poetry, plays or novels; seven times more likely to dabble in arts and crafts; and twice as likely to play an instrument or compose music. »

« Each person in your audience is on a different clock, and all of them are ahead of you in some ways and behind you in others. Often I’ll get discouraged because I feel like I’m writing about things that have already been discussed into the ground by others. The thing I have to remember is that there’s a ‘right time’ to learn something, and it’s different for everyone. » Steve Yegge

One of the unexpected benefits of open sourcing your code is that the mere act of preparing the code for open source often leads to higher-quality code because you know that “guests” will be looking at it.

« Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire. » Serres

Houellebecq : Les intellectuels et écrivains français d’aujourd’hui sont libres (du carcan de la gauche) grâce à Dantec,  Muray et lui. Ils ont tué la « French Theory » et les vaches sacrées sont mortes. (Marx et Freud, et bientôt Nietzsche, peuvent être ignorés sans honte.) Pour la première fois depuis 1945, les romanciers plus que les théoriciens ont su prédire et dire le réel. Finalement, Houellebecq, Dantec et Muray ont libéré les intellectuels du carcan de la gauche en les libérant de l’hommage et du respect obligatoire par rapport aux « grands penseurs ».
Dantec et Houellebecq ont prévu le transhumanisme ; le premier sous la forme des robots, le second sur la génétique. Muray, lui, le matriarcat.

Tocqueville, 1840 : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux est comme étranger à la destinée de tous les autres. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir; il travaille volontiers à leur bonheur mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages. Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

YC parle du travail : « Future of Work: We’re interested in what comes next. People seek full-time jobs for many reasons, including money, healthcare, and a sense of purpose. We’d love to see solutions that address each of these factors (or any others) in anticipation of a changing job market. » Je trouve intéressant le fait que la recherche se passe au niveau « existentiel » : comment assure t-on un but à la vie de ceux qui n’ont plus de travail, ou tout au moins un travail fort différent (en remote, en freelance sans collègue etc.)

Emile et Estrid dépassent Chatonsky et Douard car ils cessent de croire que la Singularité va arriver (au côté transcendant des travaux des artistes post-internet, donc, qui voudraient croire que nous sommes à l’aube d’un jour nouveau, pour la nature humaine, pour l’Histoire etc.) Emile et Estrid montrent au contraire que « l’ère internet » (le contemporain) sera tout aussi victime du temps qui passe que les périodes précédentes. Ils injectent de l’histoire, de la contingence, et deviennent par là « ironist » là où leurs prédécesseurs restaient « métaphysiciens ». Ils n’ont pas peur d’affronter le présent comme une époque contingente, condamnée à mourir comme toutes les autres époques, ils n’ont pas peur de notre finitude, au contraire, ils l’affrontent. D’où : leur rapport au cool, au mainstream, à ce présent affreux mais qu’il faut regarder, car c’est notre finitude, et cela va mourir, qu’on ne s’inquiète pas ! Ils prennent l’époque par sa fin, pour en montrer la contingence, et montrent que tout ça va vieillir, moisir, rouiller, comme ce fut le cas auparavant, comme ce sera le « toujours » le cas.
-> Dans mon rapport à Houellebecq, c’est pareil. Il reste selon moi un métaphysicien. Je veux, comme Emile et Estrid, montrer que l’époque est contingente, que nous ne sommes à l’aube de rien ; que l’Histoire n’a jamais lieu. Or Houellebecq, et surtout Muray, comme Chatonsky et Douard en art, reste un métaphysicien qui pensent (en hégéliens) qu’une ère totalement neuve arrive, que l’homme va peut-être s’éteindre. Bref, des métaphysiciens qui sont obsédés par les Césures historiques, etc. Contre Houellebecq, contre Muray, montrer que l’époque qui s’annonce est tout aussi contingente qu’une autre ; que dans la tech, les mêmes problèmes se posent. Emile et Estrid montrent que les objets vont vieillir, je montre que les hommes ne cessent pas de vouloir les mêmes choses, ne cessent pas de croire, ne cessent pas de vivre comme ils ont toujours vécu, jetés dans un monde violent, apeurés, à la recherche de tendresse en dépit d’une perversité latente. _Dimanche_ n’est pas un faux roman sur les startups ; c’est un roman qui accepte notre finitude, qui traite la Tech et l’internet comme des outils profanes, or un Bildungroman traite de sujets éternels, qui ont peu à voir avec nos outils. Je traite de la tech dans la mesure où elle importe dans la vie des gens, e.g très peu, ou sinon comme de la poudre aux yeux pour les esprits « métaphysiciens » qui espèrent voir une Césure historique de leur vivant.

Dans le roman, l’écriture-de-soi telle que pratiquée par Ernaux et Carrère est en-soi un acte anti-métaphysique. Carrère utilise l’autobiographie pour parachever le discours « ironist » : il parle d’idées, mais de son point de vue, comme dans _La carte postale_ de Derrida. Ernaux lutte néanmoins pour construire un petit discours sociologique, bien qu’elle résiste à suivre Bourdieu sur la généralisation, justement dans _Les Années_ elle nous donne son histoire personnelle de la France au XXème siècle, coup de force « ironist » là-aussi. (Duroy évite quant à lui le sujet des idées, ou quasiment, et reprend le flambeau de la dissection de son propre Moi.)

Je suis sensible à la musique de Céline Dion, étrangement. On se surprend toujours à être plus français encore qu’on ne l’imagine—et Dieu sait que je suis lucide sur mon sort de franchouillard.

J’ai horreur des relations gratuites, aller au café une fois par mois pour « prendre des nouvelles » m’emmerde ; je préfère la compagnie des personnages de fiction. En revanche, les relations où l’intimité se dégage sont rares et précieuses. Je ne tiens à autrui que dans la mesure où il se fout à poil, quasi-littéralement, devant moi. Autrui me touche dans sa vulnérabilité plus que dans sa force ; c’est pour cela que je n’ai aucune fascination pour les Grands Hommes. « Tout ce qui dégrade l’homme me passionne » disait untel. (Lui parlait des prostitués, mais cela peut s’étendre à la vie intérieure tout entière.) Et j’y tiens. Or, on le sait, avec les hommes, c’est en travaillant ensemble qu’on touche à l’intime, à la vérité nue. Avec les femmes, c’est en passant au lit.
Aussi, je me découvre une affinité immédiate avec les personnes passées par l’analyse. Quand les langues sont déliées, je tombe très vite dans la passion. C’est après coup que j’en comprends la raison, qui est toujours la même : la femme ou l’homme en question suit une psychanalyse depuis x années.

Au-delà de la fiction comme vecteur du pluralisme, il faut préciser que je défends le pluralisme parce que je suis social-darwinien. C’est en multipliant les façons de vivre et de croire, en publiant des romans, donc, que va s’opérer une sélection naturelle des meilleurs comportements. Il faut ouvrir les vannes pour permettre aux gens de choisir, et cette sélection n’apportera que du bon.

Michel Serres : la seule nouveauté, c’est qu’aujourd’hui l’adresse ne se réfère plus à l’espace. L’adresse email (ou le numéro de téléphone) diffèrent de l’adresse postale : elles ne se réfèrent à aucun espace ; elles échappent donc à l’aspect intrinsèquement juridique, voir politique, de l’adresse-espace des époques précédentes. (Contingente au pays, aux frontières, à la rue etc.) Nous n’habitons plus dans un espace métrique.
Nous n’habitons plus non plus le même temps. Naître en 1930, c’est avoir un recul de quatre mille années sur l’Homme ; naître en 1990, c’est en avoir sept millions.

Expérience étrange en sortant d’un cours d’écriture. Pendant deux heures, nous y lisons des textes, des débuts de roman. En général, c’est mal foutu, il y a trop de mots, pas assez de coupes. Mais ça s’enchaîne, on a le droit à cinq ou six « incipit ». Impression, après-coup, en sortant, posé là au Sorbon, que les mots n’ont plus d’importance, que tout un chacun peut les utiliser, les maltraiter. Que tout est trop lourd, dans ce que j’écris. Écouter ces pseudo-écrivains me fait de la peine, car je n’ai plus l’impression qu’écrire soit quelque chose de nécessaire, ni de léger. Cela me donne la nausée, je n’ai plus aucune envie de publier un roman ; même les romans de Houellebecq que je feuillette ensuite à Gibert sont lourds, inutiles, « trop de mots », pas assez de légèreté. Comment dire, plus clairement : tout à coup, je m’aperçois qu’il y a trop de mots, ou plutôt que « tous les autres » ont comme rendu impossible d’utiliser les mots pour produire la fiction (e.g pluralisme) que j’ai envie de produire ; ils me dépossèdent des mots, ma seule arme, ma seule raison de vivre (malheureusement). C’est un peu la même expérience que de feuilleter des romans à Gibert, sans même parler des « Classiques », qui entassent un nombre de mots considérable, pour rien, car aucun de ces romans n’est « Nécessaire » à mes yeux ; je m’en passe très bien.
-> Seule me reste la curiosité pour la philosophie ; David Lewis, Bruno Latour, c’est leurs livres que j’aimerais m’offrir. Les romans rejoignent parfois les « livres politiques » ou les « livres d’histoire » : des matières qui ne m’attirent plus, que j’ai néantisées,… des livres qui « ne cachent rien » entre leurs pages. (Comme les gens ennuyeux qui ne cachent aucun secret, qui ne possèdent aucune nouvelle métaphore sur le monde, leurs émotions.)
-> Je ne cherche qu’une seule chose, des métaphores nouvelles sur le monde, passé ou présent, sur les vies intérieures des hommes, morts ou vivants. C’est en cela que je suis écrivain, et non penseur, car je ne produits pas des idées, mais des métaphores, des « manières de dire ». (Ni non plus un homme d’action, car je ne travaille à l’avénement d’aucune cause, trop tragique, trop individualiste pour cela.) Au « Jugement » dont je disais encore hier que cela seul m’intéresse, je dois peut-être admettre que je lui préfère plus encore les « Métaphores ». Trop pragmatiste pour croire au Jugement, je veux dire, fonder une existence sur une telle quête ; tandis que les Métaphores sont amovibles, du roman au cinéma aux installations.

La qualité de mes Jugements m’intéresse moins que celle de mes Métaphores. (Pendant longtemps, entre 18 et 24 ans, ce fut exactement l’inverse.) Le critère pour juger de la qualité d’un jugement ou d’une métaphore est différent : vérité vs. unicité. Et c’est cela, le plus difficile, de passer de la vérité à l’unicité comme critère premier. (Un artiste est habitué à ne juger que de l’unicité, il ne comprend pas l’autre côté, la vérité, ni l’éthique et l’humilité que demande tout travail intellectuel.)

« I wanted to be a writer, that's all. I wanted to write about it all. Everything that happens in a moment. The way the flowers looked when you carried them in your arms. This towel, how it smells, how it feels, this thread. All our feelings, yours and mine. The history of it, who we once were. Everything in the world. Everything all mixed up, like it's all mixed up now. And I failed. I failed. No matter what you start with it ends up being so much less. Sheer fucking pride and stupidity. » The Hours.

« We live our lives, do whatever we do, and then we sleep. It's as simple and ordinary as that. A few jump out windows, or drown themselves, or take pills; more die by accident; and most of us are slowly devoured by some disease, or, if we're very fortunate, by time itself. There's just this for consolation: an hour here or there when our lives seem, against all odds & expectations, to burst open & give us everything we've ever imagined, though everyone know these hours will inevitably be followed by others, far darker and more difficult. Still, we cherish the city, the morning, we hope, more than anything for more.
There she is with another hour before her. » The Hours.

AA et FAF, deux façons d’écrire : l’une, le roman bien construit ; l’autre, une proposition radicale. Étrange de voir à quel point c’est différent de parler avec l’une et l’autre à propos de la même chose, in fine, la production d’un livre de fiction. AA déteste l’idée de « parler de soi » et estime qu’il faut se distancier d’avec son sujet pour atteindre l’art du roman. FAF ne s’intéresse qu’à l’expérience esthétique produite en lisant, la question du narrateur, de la technicité, du style même, semble moins l’interroger que celle d’une expérience-des-limites. (D’où, la critique de Houellebecq chez FAF, écrivain trop peu radical, in fine.) AA et FAF critiquent le journalisme qui s’empare de la littérature, qui traite de sujet superficiel : sans prise de risque selon FAF, sans art romanesque selon AA.

jeudi 19 janvier 2017

Chronique XI

La Gauche ne peut pas comprendre l’Islam — et son problème en France — car elle a toujours associé le mal à la domination, aux inégalités, aux dominants. Pour un homme de gauche, le mal ne peut pas faire d’en-dessous. (En art, il s’agira de retrouver dans les œuvres du passé les traces d’émancipation, quand la plupart des œuvres s’intéressent à l’âme seule, pourtant.)

L’importance de Google pour avoir fait comprendre au monde entier qu’on peut être sérieux sans pour autant porter un costume / cravate.

Le plus dur, c’est d’être humble et médiocre. L’humilité va bien aux gens de pouvoir, c’est pas dur, c’est juste un genre de politesse, une habitude. Mais pour nous autres, les hommes médiocres et faibles, c’est très dur à tenir. Le ressentiment traîne toujours ci et là. La honte-de-soi nous fait devenir de méchants hommes.

Connan m’impressionne car il se passionne pour la dualité, la dialectique, la catégorisation duale de tous les débats, de toutes les questions. Or je trouve ça d’une faiblesse conceptuelle étonnante, et d’un in-intérêt total. Pire : on ne peut rien en tirer intellectuellement, ça ne produit rien de bon ou de vrai. (Peut-être est-ce un simple pas de côté devant les questions triviales, mais là encore, il faut avoir un sacré système pour arriver au niveau de richesse intellectuelle des dites sciences sociales.) Mais vouloir plus de deux catégories, vouloir raffiner, c’est ça la vulgarité du sociologue, l’empirisme anti-philosophique si l’on veut.
Il dit « il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, l’ordre établi » et je trouve ça d’une faiblesse…
Ou encore « il y a ceux qui ont un rapport existentiel à l’art et les autres » alors que ce qui m’intéresse, moi, c’est plutôt l’étendu des raisons socio et psycho qui expliquent pourquoi untel se met à écrire, se prend au jeu et devient « écrivain » par accident.

La musique pop est structurée autour du couplet/refrain, ce qui n’existe pas du tout au cinéma ou dans un roman. Peut-être est-ce cela un style littéraire, une façon de faire entendre un refrain mais _dans l’écriture_ elle-même plutôt que de réécrire la même chose trois fois de suite dans un roman, comme l’est le refrain en chanson. (Comparaison hasardeuse, j’entends bien.)

Ecrire, c’est combattre sur tous les fronts à la fois. La composition de l’histoire, la linéarité, les parties. Le style des phrases, le niveau de langage. L’identité du narrateur, sa voix, sa culture, sa psychologisation. Le procédé d’écriture. L’incarnation des personnages, des ambiances, des dialogues. Céline est fort sur la voix, pas sur l’histoire, car on s’emmerde à le lire, il faut se le dire. Proust, un peu pareil, quoi qu’il se passe moins de choses mais il y a plus de rythme. En revanche, les contemporains, Houellebecq, Duroy, Carrère, eux-tous, ils ont un truc pour la composition.

Ma thèse esthétique : accroître le pluralisme (des modes d’existence). Ou l’intensifier. Rorty parle de réduire la cruauté, pourquoi pas. Mais ce qui m’intéresse, en darwino-hayekien, si l’on veut, c’est d’intensifier la pluralité des façons d’être au monde pour que la sélection des meilleures manières de vivre (de croire, de juger, d’aimer) se fasse sur une base toujours plus élargie d’exemples. Et ces exemples, ce sont les aventures de personnages de roman et de cinéma. En cela, je ne me retire pas du politique, ni de l’engagement. Au contraire, c’est une position tout à fait anarchisante, en politique comme en épistémologie.
Ce qui compte, c’est de multiplier les discours (scientifiques), les expérimentations (morales, économiques, sociales) et les histoires (mythologiques, romanesques, cinématographiques) pour qu’en sortent, par la sélection naturelle-rationnelle, une vie meilleure, c’est-à-dire _ouverte à une plus grande pluralité des façons de vivre_, pour les hommes d’aujourd’hui et de demain. En cela, je reste un progressiste, mais un progressiste a-politique.
(J’allais dire anti-politique, mais non. Reste que la pratique politique ne m’intéresse pas car elle vient toujours trop tard par rapport aux changements, aux moeurs, aux coutumes, aux révolutions. Je ne dis pas qu’elle ne compte pas, en cela j’ai lu et compris Edouard Louis, je dis que le combat politique a toujours—par nécessité—un train de retard. C’est pour cela que je ne le pratique pas, car j’aurai l’impression de répéter une bataille déjà gagnée. Se battre pour les congés payés, c’est bien, mais je préfère me battre pour le progrès technique—e.g le capitalisme—qui permet aux travailleurs de prendre deux semaines de congés tout en créant des produits plus vite, et de meilleurs qualités.)
Le seul critère de progrès que je connaisse est celui de la multiplication des façons de vivre et de croire. (La question du multiculturalisme me touche plus que celle des inégalités, si l’on reprend les termes des théories de la justice à la Rawls-Taylor.) C’est pourquoi le tribalisme est moins bon que la société libre, et on peut le dire, et on peut l’affirmer avec une certitude absolue. C’est aussi pourquoi, s’il doit exister une utopie alors c’est celle dont parle Nozick à la fin de son livre, sa méta-utopie. (Que les gauchistes critiqueront car, bien évidemment, laisser les gens libres de choisir leur société est inconcevable dans monde où nos jugements sont partout aliénés, biaisés, par les structures. Pour choisir pour son bien, en vrai, il faut être libre, or nous ne le sommes pas, disent-ils.)

S’il n’y a pas d’écrivains de gauche, c’est parce qu’ils dominent le champ des idées, il leur est possible d’être un intellectuel, et plutôt _plus facile_ d’être remarqué comme intellectuel qu’écrivain—justement parce que le champ littéraire est ouvert aux autres, aux non-gauchistes. Pour les autres, donc, pas moyen de s’affirmer dans le champ des idées, alors on prend la plume. Le champ littéraire est la continuation du débat d’idées par d’autres moyens, par la fiction, par l’histoire et la mythologie. (Les libertariens deviennent économistes, ou quittent l’université, car être universitaire, intellectuel, chroniqueur ne leur apporterait que de l’humiliation à haute dose.)

Travailler un style, c’est écrire deux ou trois fois le même chapitre, en essayant des choses nouvelles, des ponctuations inattendues, un registre de vocabulaire inédit, etc. Voilà pourquoi écrire un roman peut prendre dix ans, parce qu’il y a une recherche avant l’écriture elle-même, avant de trouver la voix. Ensuite, tout déroule.

Si le style de Céline est celui de la noirceur de l’âme ; celui de Proust, la psychologisation fine des comportements ; celui de Houellebecq, l’homme moyen qui lutte pour aimer ; celui de Modiano, celui de la mémoire qui flanche.
Le mien est celui du narrateur perdu au milieu des discours et des désirs des uns et des autres. La vie, telle que je me la représente est sur-chargée d’émotions, de croyances, de Dieux, de mensonges, de rôles à tenir, de niveaux de discours. Le narrateur est littéralement assailli par les uns et les autres, chacun y allant de sa mythologie personnelle. (Les hommes sont des machines à produire des dieux.) Le narrateur doit faire front à tous les niveaux, il est condamné à tout aplatir.
« C’est le monde qui est comme il est. Ce n’est pas ma faute si le monde est si dur à vivre. Ce n’est pas la faute de ma mère. Les autres ont compris, ils se rendent aveugles de temps à autre ; ils cessent parfois de réfléchir pour vivre, ils préfèrent le faire et le jouir plutôt que le jugement qui m’empêche de vivre parmi eux, parmi les vivants. »
Je décris l’Homme d’après l’internet, d’après Wikipedia, celui qui n’arrête jamais de produire du jugement, de contre-dire, de se nourrir des discours et des croyances.

Brönner. Il décrit le marché des idées, où l’on fait son supermarché entre des bouts d’idées, de morceaux de théories. Les radicaux et les fanatiques ont une cohérence logique extrême par rapport à nos contemporains. L’homme d’aujourd’hui n’est extrême ni radical dans aucun de ses jugements, ce qui lui permet de tenir ensemble des morceaux de discours (sur la planète, sur la création du monde) ensemble, bien que ce ne soit pas du tout cohérent. Et la force de la démocratie, c’est peut être cela : de permettre à tout un chacun de ne pas être cohérent, d’éviter donc tout fanatisme. C’est l’adhésion conditionnelle à tout sorte de proposition.

Un bon livre nous rend plus lucide, plus lucide sur soi-même, sur autrui, sur le monde. J’aime l’expression de « lucidité », un peu comme dé-niaisé. Il faut que le lecteur se retrouve à poil en lisant un roman, qu’on le transperce de toutes parts.

Dimanche pour la morale prend à revers le constat de la « perte des valeurs » dans l’occident contemporain. Achever Houellebecq, c’est montrer qu’il n’achève en rien la morale, les jugements. C’est un auteur de la hiérarchie, et pour cela, il faut le combattre par l’horizontalité. Pour le combattre : montrer la vanité et les limites de tous les discours. Tout aplatir. Houellebecq, mais aussi Proust, mais aussi Céline ; le psychologisme, l’argot.
Houellebecq veut en finir avec l’homme californien, or je veux monter qu’il faut encore et toujours achever l’européen, achever le discours, achever la morale, les valeurs, le sens, la hiérarchie, toutes les chapelles. Et montrer que tout se vaut. Car au fond les gens se moquent de leurs propres discours et croyances. Ils composent, sans y tenir vraiment, avec des morceaux de discours, des morceaux de morales. Et c’est peut-être ça, le « roman de l’internet », un roman saturé de discours, un roman plat, un roman où toutes les choses sont égales mais où les choses se multiplient, où la vie tourne à mille à l’heure, où tout est dans tout, la famille, le sexe, la philosophie, le travail.
Houellebecq est un utopiste. Ses romans ne sont pas tragiques, comme il le dit lui-même. Il y a une pulsion normative, une volonté d’ordre, de libérer l’homme de la liberté etc.

Il n’y a pas de « peine d’amour » mais de la jalousie, encore et toujours, à savoir que l’être aimé accorde son attention à autre chose qu’à soi. (La phrase de Houellebecq : « Elle dansait avec un autre que lui, il ne pensait pas qu’il pouvait souffrir autant, la sortie de l’enfance était douloureuse. »)

« La fiction, c'est le contraire de la psychanalyse. Dans la psychanalyse on tente de réduire les conflits pour rendre l'existence possible; dans la fiction c'est l'inverse. On exagère tout. On rend tout invivable. » Marc Weitzmann.

Se souvenir que les intellectuels—de gauche—pensaient Wikipedia, non seulement comme un nid à erreurs, mais aussi comme vouée à l’échec. Ceci illustre totalement que les gauchistes ne croient pas, in fine, à l’utopie libertaire quand elle a vraiment lieu. En fait, ce qu’ils aiment, c’est leur position-critique plus que l’utopie réalisée elle-même. Quand on leur montre la réalisation de l’utopie—c’est à dire la réussite d’un libéralisme vrai, e.g ordre spontané etc.—évidemment qu’ils râlent, qu’ils pensent que c’est impossible. En fait, leur position-critique est celle de râleurs qui ont peur qu’un jour, ils puissent cesser de râler.

Se demander : qui est la génération qui nous précède ? Nous autres, nés après 1980, ou peut-être même après 1990. Nous qui avons vu Wikipedia passé d’un site honni à une référence honorable au cours de notre scolarité elle-même. Reprendre là où s’arrête Houellebecq : une génération qui a connu Mai 68 trop-tard, qui n’en peut plus de la consommation, qui cherche son Dieu, qui déprime doucement. Et cela va peut-être jusqu’à mes parents. Mais nous autres, j’ai l’impression qu’il y a un retour en force de la volonté de bien-faire, la fin d’un certain cynisme, Erasmus, progressisme, les hipsters, comprendre que le mouvement n’est pas mauvais, qu’être flexible n’est pas être précaire ni moins bon, mais au contraire, plus riche, un conformisme intellectuel aussi. Les vieux nous ont déçu car ils ont échoué dans le politique, dans le bonheur-chez-soi. Déception de l’Europe, déception du mariage, société sécuritaire, hygiéniste, mais les fêtes continuent ; sans avant-garde néanmoins.
Raconter l’écosystème startup, c’est être le premier à décrire le réel tel qu’il arrive, le réel n’étant pas forcément le travail-en-tant-que-tel de lancer une boîte (c’est se tromper que de prendre la startup comme « sujet »), mais de montrer la pulsion de vie de cet écosystème—contre la dépression-pour-tous qu’imaginait Houellebecq, ou la décadence d’un Bret Easton Ellis.

Rorty : La puissance de Proust vient de ce qu’il décrit la contingence des comportements des uns sur les autres. En montrant les différentes facettes des personnages—et comment celles-ci changent selon le temps, e.g sont contingentes—il montre que nos attitudes sont les produits des autres, autant que de nous-même. (Cf. Sartre et le regard d’autrui qui me congèle dans un rôle.) La force de Proust est de ne pas être effrayé par sa propre finitude.
« Cultures with richer vocabularies are more fully human—farther removed from the beasts—than those with poorer ones; individual men and women are more fully human when their memories are amply stocked with verses. »
The project of philosophy as conceived by Enlightenment philosophers no longer serves the role it used to in society and that this role has been replaced by other media.
Le travail philosophique est un travail de description, et donc un philosophe original est celui qui décrit avec des mots nouveaux, des choses connues.

Un Italien qui parle, dans un anglais affreux, avec un Allemand à BetaHaus. L’Italien gueule, il parle fort, il mange salement, et tout cela avec son accent terrible. Il a l’air d’être au spectacle ; c’est une espèce de blague, impossible de le prendre au sérieux, de fait. Ses mains qui ne font que de bouger, ce ton dans la voix qui donne l’impression immédiate, spontanée, que le type tente l’entourloupe, on ne croit à rien de ce qu’il peut dire. L’Italien a le même ton depuis une heure qu’il parle, on dirait qu’il ne fait que de se plaindre du monde ; c’est Chico qui a compris l’essence des Latins,… ces affreux négociateurs,… ces comploteurs pour toujours.

Ben Thompson. On utilise le mobile pour les moments sans « intent » et c’est ce qui le distingue du PC, qu’on utilise justement avec intention. Le mobile remplace moins le PC qu’il comble ce vide temporel, ces moments où nous n’avons notre attention porté sur rien de précis. (Or, à ces moments là, on désire par dessus connecter avec d’autres humains, ou jouer à des jeux-vidéos.)
« The use of mobile devices occupies all of the available time around intent. It is only when we’re doing something specific that we aren’t using our phones, and the empty spaces of our lives are far greater than anyone imagined. Into this void came the perfect product: a means of following, communicating, and interacting with our friends and family. And, while we use a PC with intent, what we humans most want to do with our free time is connect with other humans. »

Ma dette vis-à-vis de Rorty est inestimable, il m’a libéré de l’angoisse de ne pas me sentir métaphysicien. Il m’apprend, après coup, pourquoi il faut se consacrer à l’écriture de fiction, en tant que « liberal ironist ».
Le triptyque Feyerabend, Rorty, McCloskey m’a sauvé de la théorie : épistémologie, métaphysique, éco autrichienne. Je leur dois beaucoup, peut-être plus que je ne le ressens encore aujourd’hui ; ils m’ont fait diverger du chemin PhD - Professeur auquel j’étais quasiment, e.g sociologiquement, prédestiné. Les autres, Hayek, Élias, Sartre, Lévinas, Nozick, Boudon, Debray, sans les placer tous au même niveau, m’auront finalement presque attirés du côté de la théorie. À leur manière, et pour forcer le trait, ils m’ont tant bouleversé que, par leur faute, j’ai presque failli devenir professeur et, à mon tour, croire un peu trop à la théorie. C’est pourquoi je place Feyerabend, Rorty et McCloskey sur un autre piédestal, pas forcément, voir pas du tout, à la hauteur de Hayek–Élias–Sartre, mais sur un autre plan, un plan à la fois plus personnel, plus radical, un plan qui me distingue peut-être plus du commun des intellectuels. Car, pour résumer, ce qui m’en distingue, c’est moins la « puissance de feu » que la chance d’être très à l’aise avec ma propre finitude ; et c’est cela qui me rend, non pas « plus doué », mais très certainement « plus profond ».