Mi-XIXème, on accuse les prolétaires d’Angleterre de partir « chercher de l’or » en Australie ou en Californie ; cela va à l’encontre de la baisse tendancielle du taux de profit. On les accuse de tricher.
Les prolétaires devrait être excités par les crises ; mais ils se calmèrent toujours et les crises se résorbent naturellement.
Il y a, parmi les intellectuels, une formidable « résistance à l’expérience. »
Chateaubriand déteste le bourgeois par nostalgie d’avec l’Ancien Régime. (On a perdu à jamais la perfection de la noblesse avec ces bourgeois.) Puis, c’est plus tard que c’est vis-à-vis des prolétaires.
Mauvaise conscience du bourgeois : la révolution anti-aristocratique n’a pas apporté toutes ses promesses. Honte de soi-même car les rêves « révolutionnaires » ont apporté une situation ambivalente.
Le bourgeoise doute de lui-même, et balance entre la défense de la différence et celle de l’égalité. Rousseau hésite entre la solitude des _Rêveries_ et le vivre-ensemble du _Contrat social._
La démocratie est un régime qui se déteste, depuis ses origines, mais aujourd’hui personne n’a connu autre chose.
Le prolétaire veut devenir bourgeois. Donc la vraie question historique, c’est d’où vient la déchirure intérieure du bourgeois.
L’Allemagne en 1914 est encore incertaine de son territoire, cela explique l’idée que le Reich pourrait s’agrandir ; les frontières n’étaient pas aussi fixes qu’en France à la même époque.
Il y a des racines romantiques à la haine de l’individualisme bourgeois. En Allemagne, cela prend la forme de Kultur contre la Zivilisation : la Zivilisation c’est l’individualisme de 1789. (Thomas Mann et d’autres.)
En 1789, la France est le pays le plus civilisé d’Europe, tout le monde parle le français dans les cours européennes. La Révolution ne change pas les regards (déjà admiratifs) des autres sur le pays. À l’inverse, Octobre 1917 change le regard porté sur la Russie qui passe immédiatement de pays arriéré à celui d’avant-garde.
Un jeune philosophe aime l’universel, il lutte contre le bourgeois aux idées arriérées mais surtout _locales._
En URSS, en 1929, Luckas vit dans des conditions difficiles, car il est suspecté d’être un traite à la ligne marxiste-léniniste ; il refuse néanmoins de serrer la main de Victor Serge, jeune penseur français qui finira déporté au goulag puis libéré en 1941, qui était, à l’époque, surveillé et suspect d’opposition au régime.
En 1930, l’URSS n’a pas encore d’équivalent historique, les hommes ne peuvent comparer le régime à aucun autre dans l’Histoire.
La crise de 1929-30 en Europe sera utilisée tout au long des années 1930 comme une démonstration de l’effondrement imminent du capitalisme, comme l’anarchie du marché à l’œuvre. La planification en URSS, Mussolini, et même Roosevelt vont dans le même sens. Spengler tient ce discours en 1932 en Allemagne : voici le signe de la fin du capitalisme.
Chez Sorel, la violence sort l’homme affaibli de la léthargie « bourgeoise » et nous sort de l’hypocrisie ; c’est un régime de la vérité, une éthique aussi. Sorel développe la fascination pour la « grève générale » qui sera reprise par les syndicalistes.
L’argent est perçu comme un moteur de la désagrégation de la société chez les fascistes.
Mythe communiste : le fascisme provient d’une alliance « bourgeoise » avec le capital, or c’est historiquement faux.
En Allemagne après 1918, le trait distinctif entre les groupes para-militaires et les bolcheviks c’est l’expérience de la guerre des tranchées.
Le libéralisme et le marxisme appartient tous les deux à la Zivilisation ; c’est-à-dire des ennemis de la Kultur allemande. Il s’agit de lutter contre les deux à la fois avec le nazisme.
Or, côté bolchevik, on tient le fascisme pour une dégénérescence de la social-démocratie.
A partir de 1933, Paris devient la place centrale où s’élabore le communisme à l’international, après Berlin où les communistes ont échoué face aux nazis. L’arrivée du Front Populaire en 1936 est la première grande victoire du communisme en dehors de la Russie.
L’anti-fascisme est le camp de la révolution, seuls les communistes peuvent s’en prévaloir, voilà tout l’effort de la rhétorique de Staline dans ces années-là ; seul l’épisode entre le pacte germano-sovétique et la guerre va être difficile à faire avaler.
Staline se définit contre le fascisme plus que pour quelque chose. L’uRSS est l’avant-garde démocratique contre l’avancée du fascisme.
Il faut donc _inventer des fascismes_ partout pour pouvoir se définir contre cela, pour se faire exister. On traite Trotsky de « hitléro-trotskyste » pour insister sur le caractère binaire du soutien à l’URSS ou au nazisme.
En 1935 paraît un des premiers livres critiques de l’URSS par Souvarine, un des anciens membres du parti en URSS, alors qu’au même moment a lieu le « Congrès des écrivains pour la défense de la culture » à Paris, organisé par le PCF.
**Intellectuels**
Romain Rolland passe du scepticisme en 1927 à l’adhésion pleine et entière à l’URSS en 1929. Avec Gide, Malraux, Nizan, Aragon. Les nazis veut sauver l’ancien monde, l’uRSS en construire un nouveau. Même Gide à cette époque attaque le passé contre l’avenir promis par l’URSS.
Gide est un compagnon de route, c’est-à-dire qu’il s’autorise quelques « questions » ; il vient d’un milieu bourgeois protestant qu’il n’aura de cesse de combattre, surtout du côté des mœurs dont il a souffert en tant qu’homosexuel. Il incarne la haine du bourgeois individualiste (et esthète) contre le bourgeois.
En 1936, son « Retour d’URSS » est un coup de tonnerre en France, vendu à 150k exemplaires la première année. On trouve le moyen d’accuser le « bourgeois » en lui.
Drieu aime les idées vagues, les hommes d’action. L’idée qu’il y a quelque chose de « plus grand que soi » le porte.
Breton vit un échec total, c’est un génie sans emploi, un révolutionnaire sans révolution depuis qu’il a décidé de se taire sur l’URSS.
La revue Esprit, chrétien de gauche, incarne aussi l’idéal romantique, la recherche d’une communauté contre les individus « séparés » les uns des autres. Persuadés qu’aucun ordre social ne peut émerger de l’état bourgeois individualiste. La bienveillance d’Esprit envers les débuts des fascismes s’expliquent par leur tentative de recréer des communautés nationales.
Georges Bataille parle de la misère psychologique du bourgeois, de l’homme utile perdu dans le prosaïsme du calcul économique. Le bourgeois efface la dimension orgiaque de l’échange. Il n’y a plus de fête ni de sacré pour le bourgeois par rapport aux primitifs. Le bourgeois ne dépense que pour lui-même, il rompt l’ordre social. La société bourgeois est _homogène_ et sans passions, sans différences, sans sexualité. Le prolétariat est la seule classe hétérogène. Le programme du Collège de sociologie entre 1938-39 est d’étudier la dimension sacrée des phénomènes sociaux.
Au sortir de la seconde guerre, le nazisme va payer pour tous les crimes commis au vingtième siècle. Le fascisme n’existe plus que parmi ses détracteurs, qui veulent continuer de le faire vivre pour exister.
Pourquoi le modèle américain sort-il si faible de la guerre en France, et plutôt mieux en Allemagne ?
L’école de Francfort, et d’autres, sont convaincus que l’État totalitaire naît naturellement du stade suprême du capitalisme de monopole.
Le présupposé selon lequel les démocraties européens ont pactisé avec Hitler donne une vision monstrueuse du bourgeois, qui serait l’allié (inavouable) d’Hitler. Et cela va servir tous les discours antifascistes de l’après-guerre de Staline.
L’URSS est le seul concurrent anti-occidental sérieux, sujet à tout le ressentiment des élites des pays pauvres.
Le pro-communisme a rendu les États occidentaux complices de Staline dans le rapatrient des prisonniers (ou exilés) d’URSS après guerre. Ils finiront au goulag. L’occident, tolérant et respectueux envers Staline, a donc été complice de ses crimes.
L’idée de Staline et des siens est de faire perdurer la menace fasciste, latente mais bien réelle, jusqu’à la grande révolution socialiste qui seule peut mettre fin aux sentiments fascistes. Toutes les sociétés sont donc soupçonnées de fascismes tant qu’elles n’ont pas accompli la révolution socialiste—tous les discours allant à l’encontre de la révolution sont eux aussi suspects, sinon fascistes tout au moins alliés objectifs du fascisme.
La révolution d’octobre 1917 utilise des moyens coercitifs malgré elle, dans la lignée de 1789, mais le fond est juste. Son « essence » est juste, on ferme donc les yeux sur les moyens.
Les intellectuels aiment le marxisme car c’est une science de l’histoire dont seule une avant-garde possède le secret ; l’intellectuel _y a un rôle_ contrairement à la société capitaliste. Goût pour le pouvoir, passion pour la force.
Le marxisme, comme philosophie de l’histoire, a besoin d’interprètes, cela séduit les penseurs.
Comment les Américains peuvent-ils imaginer que tout le sang versé par les communistes de Staline peut ne pas être « au service de la liberté » à la fin de la guerre ? Comment imaginer qu’une dictature peut pousser les hommes à se sacrifier ainsi ?
Selon Arendt, l’idéologie est un système fermé d’interprétation de l’histoire qui dénie tout sens à l’action créatrice de l’homme. L’ordre social ne fait donc qu’un avec l’histoire.
Il n’y a pas d’anti-totalitarisme en France après 1945, seulement un anti-fascisme et un anti-anticommunisme.
Tito, dès l’après-guerre, comme Mao, après le rapport Kroutchev, se séparent de l’URSS ; ils n’ont pas eu besoin des chars soviétiques pour gagner le pouvoir dans leur pays.
Paradoxe autour de Soljenitsyne : il est lu et apprécié à l’ouest par les intellectuels de gauche car Kroutchev le défend a priori, pour ramener à sa cause les intellectuels d’URSS. La gauche n’aurait pas lu Soljenitsyne si Kroutchev n’avait pas donné le signal que c’est un auteur défend (toléré) par le régime.
Avec Brejnev autour du milieu des années 60, la cause pro-communiste se transforme en un anti-impérialisme anti-américain ; autour des luttes nationales comme le FLN et ailleurs. Puis Castro, Mao, etc. « L’impérialisme est le stade suprême du capitalisme. »
Mao accuse Kroutchev d’avoir trahi le marxisme-léninisme, c’est un retour au source.
Comme pour Castro, Mao incarne la figure de l’intellectuel mené au pouvoir par une armée populaire. La Chine de Mao est pauvre, austère et juste. Le Cuba de Castro est un paradis latin, plein de chaleur communautaire. Seule l’imaginaire de la pauvreté fascine encore dans les années 1960, maintenant que la question de la croissance économique ne faisait plus débat comme dans les années 1930 (crise du capitalisme), voir 1950 (plan quinquennaux).
Le nouveau souffle marxiste-léniniste est un individualisme anti-bourgeois d’étudiants et intellectuels ; l’URSS n’inspire plus que les ouvriers.
La bohème intellectuelle repose sur le double, paradoxal, de la _haine de soi_ et le _culte du soi_ chez les étudiants bourgeois.
A partir de 1975 naît la question des « droits de l’homme » et de son intégration dans les pays communistes—qui pourtant reposent tous sur un parti unique.
Le dernier rêve marxiste-léniniste est l’épopée des Khmer-Rouge entre 1975-77.
Althusser, Marcuse et Foucault n’ont jamais critiqué, ni analysé, le socialisme réel. En 1975, Glucksmann sort son premier livre. L’Archipel du goulag est vendu à un million d’exemplaires.
En 1981, le programme de la gauche portée au pouvoir sur le thème de la « rupture avec le capitalisme » est la dernière apparition du néo-bolchevisme dans l’histoire politique occidentale.
dimanche 23 avril 2017
samedi 15 avril 2017
L'esprit bourgeois 1
# Ott « Martin Heidegger »
Faible constitution physique : il se fait renvoyer de chez les Jésuites car il n’arrive pas à suivre le rythme des longues marches.
Il s’éloigne du catholicisme après son double échec chez les Jésuites et comme étudiant en théologie. Il finira par épouser Elfride en 1917, alors que toute sa famille est étonnée devant ce « mariage mixe », car Elfride est luthérienne, étudiante en science politique à Fribourg ; Heidegger est alors assistant professeur.
Attitude partielle de Husserl quand, en 1918, Heidegger lui donne des nouvelles de « la philosophie en train de se faire » à Berlin, où il séjourne quelque temps.
En 1936, Heidegger porte à sa boutonnière une croix gammée quand il passe un journée avec son vieil ami Löwith—un Juif.
Marcuse est son étudiant à Fribourg en 1928-1932.
Météorologue dans les Ardennes à l’automne 1918. Il laisse penser qu’il fut sur le front de Verdun.
L’Allemagne en étau entre l’Amérique et la Russe ; les mêmes d’un point de vue métaphysique car soumettant l’homme à la technique, et « l’organisation sans racines de l’homme normalisé. »
# Boudon
La sociologie est une discipline socialiste, par définition, qui empêche quiconque de comprendre le libéralisme : l’autonomie de l’individu est nié, on ne perçoit l’individu que comme un « pur effet » de structures, de son inconscient etc. En cela, la sociologie est un animisme qui explique les actions par ce qui entoure l’individu et non par lui-même.
# Hayek « Présomption fatale »
Descartes et le rationalisme : ils pensent que la raison peut former un langage, un droit, une morale.
Rousseau et le « bon sauvage » érigé en héros des intellectuels : l’idée de se libérer des contraintes « artificielles » devient le combat le plus sacré. Les intellectuels rejettent les contraintes même auxquelles ils doivent la productivité et la liberté.
Rousseau et la « volonté générale ». Or le sauvage n’a aucune autonomie individuelle, pour cela il faut des sphères individuelles de contrôle et cela n’est devenu possible qu’avec la propriété.
Le scientifique a besoin d’avoir un « but » prédéfini, il n’accepte pas de suivre une direction à moins que le but soit défini à l’avance (Einstein, Russel, Keynes.)
Le complotisme (Chomsky) consiste à appliquer au monde tel qu’il est (complexe), une pensée animiste : il doit y avoir quelque part des gens qui décident, car rien ne peut échapper au rationalisme, rien n’est « trop abstrait » pour être connu et fabriqué par nous autres. Des hommes qui ne se préoccupent pas d’un « but » leur font peur ; de fait ils n’acceptent pas l’immanence — l’absence de quête de sens — vécue par les capitalistes.
Haine du commerce :
Le savoir tacite des entrepreneurs fait peur aux rationalistes. Un commerçant ne dit pas, ni ne sait parfois, d’où lui viennent ses informations.
Devoir dépendre de beaucoup d’hommes, d’actions, à l’issue incertaine, fait peur au rationaliste. Cela demande une connaissance du monde étranger, des « contrées lointaines ».
Depuis Aristote et l’Église, et partout dans le monde, le commerce a été suspect, dénigré.
Le commerçant modifie la valeur d’une marchandise, sans que personne ne sache sa recette. Cette activité respire la sorcellerie car il ajoute de la valeur par une simple réorganisation, sans création physique.
# Linhart
Dans le livre « Génération » les auteurs rappellent que les fondateurs de la G.P sont tous de l’élite (ENS, HEC, Centrale). Il y a un intellectualisme d’extrême-gauche, des gens qui sont tout en haut et pourtant décident d’arrêter les études, de devenir ouvrier, de quitter la ville—et parfois même de renier la culture, les livres.
-> Avant les entrepreneurs, les Mao déjà ont refusé les titres universitaires pour s’établir comme « travailleur manuel », seulement ils devenaient ouvrier quand Bill Gates devenait chef d’entreprise. (MS se lance en 1974, la GP termine en 1973.)
-> Je me retrouve dans cet hyper-intellectualisme. Les parents voulaient transmettre de la connaissance aux enfants ; aujourd’hui on veut s’assurer de leur bien-être.
# Le Dantec « Les dangers du soleil »
Mao n’était pas Staline, il était sa seule critique, bien plus que Trotsky. Mao enclenche un retour aux sources : les textes sur la Commune de Paris de Lénine, d’inspiration libertaire.
Cette scène lors d’un voyage en Tchécoslovaquie en 1965, avant son retournement Mao : Il est dans un bistrot avec son ami, il prend de pitié les hommes alentours qui regardent son paquet d’allumettes colorés (« de la SEITA, illustrée cette année là par des fables de La Fontaine ») ; il pense à leur offrir mais les hommes, orgueilleux, sortent le leur, un paquet avec inscrit dessus un slogan socialiste. « Leur douleur et leur amertume me nouaient les entrailles. Moi j’étais libre de circuler à ma guise, de venir leur rendre visite. Eux pas. Tout à coup, je me rappelai ma carte du Parti, serrée dans mon portefeuille, et la honte m’empourpa. » Le socialisme ne pouvait être ces visages fermés qui rêvaient devant cette boîte d’allumettes multicolores, à Cuba ou en Chine.
Des enfants dans la rue courent derrière lui pour crier « Chewing gum » comme les enfants français poursuivaient les G.Is américains pour demander du chocolat.
En arrivant en Chine, la petite délégation de cinq étudiants est rassurée, voilà qu’il existe un endroit égalitaire, où le socialisme est appliquée sans la morosité de l’URSS. Ces enfants de communistes, de résistants, ont vu tous leurs rêves s’effondrer petit à petit jusqu’à Mao : Staline, Thorez, l’Union soviétique, le Parti… « Ici, on est sûr que les masses ont réellement le pouvoir. »
# Aron « L’opium »
Aron se moque du fait qu’ils voient dans « le prolétaire » plutôt que « l’ingénieur » l’image de l’homme universel qui fabriquera la révolution et mettre fin à l’histoire. Finalement, on a depuis remplacer « le prolétaire » par d’autres noms « l’immigré » ou « le jeune de banlieue » ou même « les minorités », avec comme image, encore et toujours celle du Dernier Homme. On leur attribut des vertus singulières.
Haine des USA car la prospérité et l’égalitarisme a été atteint par le marché et non par l’intervention de l’Etat—donc par le « conseil du prince » et le constructivisme.
Haine des USA car, là-bas, l’homme de la rue n’a pas plus de droit de se prononcer sur le salut commun que l’intellectuel.
En URSS, les intellectuels sont persécutés, cela est bien la preuve qu’ils « comptent » ; tandis qu’aux USA, ils restent dans l’ombre ou connaissent parfois la notoriété. C’est l’envers de la responsabilité de l’intellectuel, être fait prisonnier certes, mais avoir de l’importance, diriger la nation comme un ingénieur. (Équivalent pour un Lordon aujourd’hui ? Il est mal payé donc n’a rien à perdre à changer de régime, il appelle de ses vœux un régime où il serait écouté par les hommes de pouvoir, où il ne serait plus victime de solitude (la masse l’écoute) ni de prostitution (ne s’abaisse plus à devoir « vendre »).
Aron insiste : l’intellectuel français a des goûts aristocratiques et déteste l’arrivée des marchandises et des « biens communs » venant des USA qui détériore le niveau de consommation aristocratique auquel il tient.
# Lecourt « Contre la peur »
Ce qu’on reproche à la « technique », c’est d’imposer le « principe de raison » à toutes les sphères de l’existence. La science n’est pas désintéressée, elle impose bien (par la technique) une vision du monde. Toute observation du réel est désormais un calcul. La technique exige de toute chose qu’elle rende raison. La technique est le péché de l’occident car elle a engagé l’esprit sur al voie de la représentation. On ne sait plus ce qu’on appelle « pensée ».
# Bimbenet « Invention du réalisme »
« La réalité procède en nous de l’autorité. » La thèse défendue dans cet ouvrage est la suivante. La croyance en l’existence du monde est induite par l’adhésion aux valeurs d’un groupe d’êtres humains. Cette adhésion est permise par le langage. Apprendre à croire au monde, c’est apprendre à manier la fonction référentielle des mots. Mais, pour manier les mots de manière à leur donner une référence, il faut être assuré d’avoir suffisamment d’autorité pour cela. La croyance dans le monde social précéderait donc, selon É. Bimbenet, la croyance dans le monde physique. Autrement dit, il n’est possible de croire en un monde d’objets, avec leurs caractéristiques physique simples, que si l’on croit dans le monde social.
Faible constitution physique : il se fait renvoyer de chez les Jésuites car il n’arrive pas à suivre le rythme des longues marches.
Il s’éloigne du catholicisme après son double échec chez les Jésuites et comme étudiant en théologie. Il finira par épouser Elfride en 1917, alors que toute sa famille est étonnée devant ce « mariage mixe », car Elfride est luthérienne, étudiante en science politique à Fribourg ; Heidegger est alors assistant professeur.
Attitude partielle de Husserl quand, en 1918, Heidegger lui donne des nouvelles de « la philosophie en train de se faire » à Berlin, où il séjourne quelque temps.
En 1936, Heidegger porte à sa boutonnière une croix gammée quand il passe un journée avec son vieil ami Löwith—un Juif.
Marcuse est son étudiant à Fribourg en 1928-1932.
Météorologue dans les Ardennes à l’automne 1918. Il laisse penser qu’il fut sur le front de Verdun.
L’Allemagne en étau entre l’Amérique et la Russe ; les mêmes d’un point de vue métaphysique car soumettant l’homme à la technique, et « l’organisation sans racines de l’homme normalisé. »
# Boudon
La sociologie est une discipline socialiste, par définition, qui empêche quiconque de comprendre le libéralisme : l’autonomie de l’individu est nié, on ne perçoit l’individu que comme un « pur effet » de structures, de son inconscient etc. En cela, la sociologie est un animisme qui explique les actions par ce qui entoure l’individu et non par lui-même.
# Hayek « Présomption fatale »
Descartes et le rationalisme : ils pensent que la raison peut former un langage, un droit, une morale.
Rousseau et le « bon sauvage » érigé en héros des intellectuels : l’idée de se libérer des contraintes « artificielles » devient le combat le plus sacré. Les intellectuels rejettent les contraintes même auxquelles ils doivent la productivité et la liberté.
Rousseau et la « volonté générale ». Or le sauvage n’a aucune autonomie individuelle, pour cela il faut des sphères individuelles de contrôle et cela n’est devenu possible qu’avec la propriété.
Le scientifique a besoin d’avoir un « but » prédéfini, il n’accepte pas de suivre une direction à moins que le but soit défini à l’avance (Einstein, Russel, Keynes.)
Le complotisme (Chomsky) consiste à appliquer au monde tel qu’il est (complexe), une pensée animiste : il doit y avoir quelque part des gens qui décident, car rien ne peut échapper au rationalisme, rien n’est « trop abstrait » pour être connu et fabriqué par nous autres. Des hommes qui ne se préoccupent pas d’un « but » leur font peur ; de fait ils n’acceptent pas l’immanence — l’absence de quête de sens — vécue par les capitalistes.
Haine du commerce :
Le savoir tacite des entrepreneurs fait peur aux rationalistes. Un commerçant ne dit pas, ni ne sait parfois, d’où lui viennent ses informations.
Devoir dépendre de beaucoup d’hommes, d’actions, à l’issue incertaine, fait peur au rationaliste. Cela demande une connaissance du monde étranger, des « contrées lointaines ».
Depuis Aristote et l’Église, et partout dans le monde, le commerce a été suspect, dénigré.
Le commerçant modifie la valeur d’une marchandise, sans que personne ne sache sa recette. Cette activité respire la sorcellerie car il ajoute de la valeur par une simple réorganisation, sans création physique.
# Linhart
Dans le livre « Génération » les auteurs rappellent que les fondateurs de la G.P sont tous de l’élite (ENS, HEC, Centrale). Il y a un intellectualisme d’extrême-gauche, des gens qui sont tout en haut et pourtant décident d’arrêter les études, de devenir ouvrier, de quitter la ville—et parfois même de renier la culture, les livres.
-> Avant les entrepreneurs, les Mao déjà ont refusé les titres universitaires pour s’établir comme « travailleur manuel », seulement ils devenaient ouvrier quand Bill Gates devenait chef d’entreprise. (MS se lance en 1974, la GP termine en 1973.)
-> Je me retrouve dans cet hyper-intellectualisme. Les parents voulaient transmettre de la connaissance aux enfants ; aujourd’hui on veut s’assurer de leur bien-être.
# Le Dantec « Les dangers du soleil »
Mao n’était pas Staline, il était sa seule critique, bien plus que Trotsky. Mao enclenche un retour aux sources : les textes sur la Commune de Paris de Lénine, d’inspiration libertaire.
Cette scène lors d’un voyage en Tchécoslovaquie en 1965, avant son retournement Mao : Il est dans un bistrot avec son ami, il prend de pitié les hommes alentours qui regardent son paquet d’allumettes colorés (« de la SEITA, illustrée cette année là par des fables de La Fontaine ») ; il pense à leur offrir mais les hommes, orgueilleux, sortent le leur, un paquet avec inscrit dessus un slogan socialiste. « Leur douleur et leur amertume me nouaient les entrailles. Moi j’étais libre de circuler à ma guise, de venir leur rendre visite. Eux pas. Tout à coup, je me rappelai ma carte du Parti, serrée dans mon portefeuille, et la honte m’empourpa. » Le socialisme ne pouvait être ces visages fermés qui rêvaient devant cette boîte d’allumettes multicolores, à Cuba ou en Chine.
Des enfants dans la rue courent derrière lui pour crier « Chewing gum » comme les enfants français poursuivaient les G.Is américains pour demander du chocolat.
En arrivant en Chine, la petite délégation de cinq étudiants est rassurée, voilà qu’il existe un endroit égalitaire, où le socialisme est appliquée sans la morosité de l’URSS. Ces enfants de communistes, de résistants, ont vu tous leurs rêves s’effondrer petit à petit jusqu’à Mao : Staline, Thorez, l’Union soviétique, le Parti… « Ici, on est sûr que les masses ont réellement le pouvoir. »
# Aron « L’opium »
Aron se moque du fait qu’ils voient dans « le prolétaire » plutôt que « l’ingénieur » l’image de l’homme universel qui fabriquera la révolution et mettre fin à l’histoire. Finalement, on a depuis remplacer « le prolétaire » par d’autres noms « l’immigré » ou « le jeune de banlieue » ou même « les minorités », avec comme image, encore et toujours celle du Dernier Homme. On leur attribut des vertus singulières.
Haine des USA car la prospérité et l’égalitarisme a été atteint par le marché et non par l’intervention de l’Etat—donc par le « conseil du prince » et le constructivisme.
Haine des USA car, là-bas, l’homme de la rue n’a pas plus de droit de se prononcer sur le salut commun que l’intellectuel.
En URSS, les intellectuels sont persécutés, cela est bien la preuve qu’ils « comptent » ; tandis qu’aux USA, ils restent dans l’ombre ou connaissent parfois la notoriété. C’est l’envers de la responsabilité de l’intellectuel, être fait prisonnier certes, mais avoir de l’importance, diriger la nation comme un ingénieur. (Équivalent pour un Lordon aujourd’hui ? Il est mal payé donc n’a rien à perdre à changer de régime, il appelle de ses vœux un régime où il serait écouté par les hommes de pouvoir, où il ne serait plus victime de solitude (la masse l’écoute) ni de prostitution (ne s’abaisse plus à devoir « vendre »).
Aron insiste : l’intellectuel français a des goûts aristocratiques et déteste l’arrivée des marchandises et des « biens communs » venant des USA qui détériore le niveau de consommation aristocratique auquel il tient.
# Lecourt « Contre la peur »
Ce qu’on reproche à la « technique », c’est d’imposer le « principe de raison » à toutes les sphères de l’existence. La science n’est pas désintéressée, elle impose bien (par la technique) une vision du monde. Toute observation du réel est désormais un calcul. La technique exige de toute chose qu’elle rende raison. La technique est le péché de l’occident car elle a engagé l’esprit sur al voie de la représentation. On ne sait plus ce qu’on appelle « pensée ».
# Bimbenet « Invention du réalisme »
« La réalité procède en nous de l’autorité. » La thèse défendue dans cet ouvrage est la suivante. La croyance en l’existence du monde est induite par l’adhésion aux valeurs d’un groupe d’êtres humains. Cette adhésion est permise par le langage. Apprendre à croire au monde, c’est apprendre à manier la fonction référentielle des mots. Mais, pour manier les mots de manière à leur donner une référence, il faut être assuré d’avoir suffisamment d’autorité pour cela. La croyance dans le monde social précéderait donc, selon É. Bimbenet, la croyance dans le monde physique. Autrement dit, il n’est possible de croire en un monde d’objets, avec leurs caractéristiques physique simples, que si l’on croit dans le monde social.
Modiano
Un narrateur qui a oublié son passé (Rue des boutiques obscures), ou sinon ses personnages sont toujours dans le flou concernant des événements de leur vie, dans Villa Triste, le narrateur ne donne pas d’indication sur son passé, ni son futur ; il fait le récit d’une période, avec deux personnages. Dans Livret de famille, les souvenirs sont éparpillés sur des années, jusqu’au dernier, où le narrateur se retrouve dans l’appartement de son enfance et reconstitue pour la première fois un souvenir complet. Enfin dans Café de la jeunesse perdue, les narrateurs se succèdent et tous les récits (quatre) composent l’histoire de la disparition d’une fille qui fréquentait un café. L’intérêt de ce roman-ci tient à la composition et à la façon dont les souvenirs de chacun des quatre personnages composent une histoire qui tient debout.
Indéniable maîtrise formelle — toujours le souvenir de la guerre hante les narrateurs, la disparition des parents, le rôle louche du père disparu, les activités louches elles-aussi pendant la guerre, obsession aussi des non-français, des faux papiers, des voyages aux Amériques, de la noblesse Russe, des apatrides entre l’Egypte et l’Amérique du Sud.
Un travail de nomo-logie très sophistiqué sur les noms des personnages, des lieux ; on voit qu’il s’amuse parfois à dresser des listes des noms, d’adresses, de lieux dits… Pas tellement porté sur les dates, d’ailleurs. C’est vraiment un travail sur les sonorités des noms propres.
Indéniable maîtrise formelle — toujours le souvenir de la guerre hante les narrateurs, la disparition des parents, le rôle louche du père disparu, les activités louches elles-aussi pendant la guerre, obsession aussi des non-français, des faux papiers, des voyages aux Amériques, de la noblesse Russe, des apatrides entre l’Egypte et l’Amérique du Sud.
Un travail de nomo-logie très sophistiqué sur les noms des personnages, des lieux ; on voit qu’il s’amuse parfois à dresser des listes des noms, d’adresses, de lieux dits… Pas tellement porté sur les dates, d’ailleurs. C’est vraiment un travail sur les sonorités des noms propres.
Chronique XIII
Titres : L’esprit d’entreprise. Comment meurent les faits. Points de friction. B comme « Enfance »
Ridicule d’Heidegger et des siens : l’homme est technique, intrinsèquement. Croire que la technique éloigne l’étant de l’être, c’est être aveugle au fait que le dernier stade de l’évolution, c’est la technique comme extériorisation des organes. (Plus besoin d’une fourrure, on utilise des habits qu’on peut enlever, etc.) Je considère la métaphysique comme un art, ni plus ni moins. On crée de beaux objets, on tente de dire des choses ; mais in fine, les outils nous conditionnent. En revanche, la théorie politique, et tout ce qui s’y apparente, me semble coupable, car 1. ils ne comprennent rien, ne lisent pas d’économie, et 2. ne travaillent pas à l’émancipation, contrairement à ce qu’elle prétend.
« Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire. » Je repense à cette phrase de Serres. Que tellement de gens perçoivent Facebook comme de l’aliénation me semble fascinant : enfin un nouveau mode de relation est apparu, dans l’histoire, et voilà que nous sommes aveugles aux relations dont nous bénéficions. Etre jeune en 1970 devait être un cauchemar.
Après « Dimanche », je ne me vois plus écrire de la fiction. Je veux dire, la phrase de Edouard Louis n’arrête pas de me hanter : de pouvoir dire, à propos d’un livre, voici la réalité, tout ce qui est dedans est vrai. Prendre le contre-pied de l’art romanesque. Redonner à l’autobiographie une dimension titanesque, infinie, à la Proust, à la Knausgaard. (À la Ernaux, à la Debray, aussi.) Et dire, et le répéter, tout ceci est vrai. Il y a bien sûr une écriture, car l’auteur doit bien choisir de raconter une chose plutôt qu’une autre, d’une certaine manière plutôt qu’une autre. Mais à la fin, l’auteur peut dire « ici, tout est vrai », « voici la violence du monde » et je n’invente rien. De fait, après « Dimanche », je ne pourrai plus écrire autre chose que de l’entièrement autobiographique. Peut-être reprendre l’idée de « Liberté Égalité Fraternité », avec plusieurs longs chapitres, de 60-80 pages, qui racontent des épisodes d’une vie ; peut-être lui injecter un ordre plus proche d’un Debray, c’est-à-dire thématique, plus que chronologique. J’imagine une œuvre de 1000 pages qui puisse contenir tous les thèmes, qui embrasse la violence qu’a été pour moi le fait de rester vivant. Comme Knausgaard, multiplier les points de vues, achever le post-modernisme en terme de structure ; multiplier aussi, peut-être, les points de vue : reprendre le point de vue de mon père, d’Alain, de Thomas, de ma mère, sur les choses, utiliser leurs journaux, les correspondances. Faire la Comédie Humaine depuis l’intérieur, multiplier les matériaux, les niveaux de discours. Reprendre au classicisme (romantisme ?) la volonté de « tout y mettre », le roman comme université de substitution. Et peut-être aussi, la défense d’un certain Rousseau des « Confessions ».
L’auteur de « Sapiens » et « Homo Deus » dit à l’auditoire : « Pour les gens dans cette salle, McDo et Coca-Cola représentent un danger plus grand pour vos vies que Daesh. » Et la salle d’applaudir très fort. Cela est non seulement grotesque, mais dangereux. Car lui, l’auteur, je ne doute pas qu’il comprenne ce qu’il est en train de dire,… il est mesuré. Mais l’effet de son discours, ce que les gens en retiennent, c’est que Coca-Cola et Daesh sont posés sur le même plan, celui de la destruction de la vie. C’est exactement cela, cette comparaison, qui est criminelle.
Benfredj. Attitude « pragmatiste » de sa part, il affirme au premier degré que tous les salariés ne mènent pas les mêmes vies, ni n’ont les mêmes motivations et conditions financières ; vouloir les traiter sur un pied d’égalité est donc un non-sens. (Un fondateur de startup se payant au SMIC ne dit peut-être pas qu’il utilise l’argent de l’entreprise pour payer des repas, qu’il a un appartement de famille, etc. Mais peut-être qu’il vit effectivement avec un SMIC, on ne sait pas.)
Attitude tragique face à tous les procès qui arrivent après quatre ans (surtout au Prud’homme, on demande 40k pour avoir omis une condition au fait d’embaucher en CDD plutôt qu’en CDI). La morale de l’histoire, c’est qu’il va désormais au plus cher, qu’il n’a plus peur d’aligner l’argent qu’il faut ; pour un avocat, pour du parquet.
Devoir gérer autant d’argent, voir passer autant des sommes de 10k à 100k au quotidien donne une distance sur les petites sommes ; notamment les petits découverts, et agio, sur un compte courant d’un ou deux euros—c’est le business.
Un essai qui traite de ce paradoxe : alors qu’il n’y a plus de valeurs, les gens se comportent de façon encore plus « morale ». L’âge séculier, la disparition des institutions contrôlant/institutant les valeurs et le sens, a laissé place à un état moral supérieur.
La dédicace de Godard au début de « Vivre sa vie » est « Aux films de série B ». Godard s’inscrit dans l’idée qu’il faut, pour renouveler l’art d’une époque, utiliser les matériaux ignobles. La dynamique est plutôt simple : il faut tirer de l’ignoble une énergie pour accomplir une œuvre noble, tout en échappant à la complaisance du refus de regarder en haut. (C’est le risque chez Despentes, Dustan, Guyotat etc.). Le maniérisme, à l’inverse, refuse de regarder en bas. (Quignard, D’Ormesson etc.)
Milan Kundera. Qu’est-ce qu’un roman peut être le seul à pouvoir dire ? Il existe un art spécifiquement romanesque de l’essai, ironique, relativiste, hypothétique, ludique. L’art de l’ellipse, c’est d’aller directement au cœur des choses, d’éviter les notes inutiles. Le seul point unificateur chez Kundera et Broch, c’est un thème, pas les personnages. Un roman, c’est peut-être une longue définition d’un mot ou deux.
Desplechin redonne à « la famille » le droit d’apparaître dans une histoire. On peut mettre en scène des familles, et éviter le gentil-roman-familial.
BHL à propos de Le Pen, en 1990. « Il ne faut pas le rendre inéligible, mais infréquentable. »
Modiano dit « c’est une question de poids physique » pour parler de son rapport à la maturité comme écrivain. « Quand j’aurai pris vingt kilos, je pourrais faire des choses plus denses. »
Le mouvement social de Mai 68 s’accorde avec les récentes théories littéraires, avec l’émergence de la publicité. « Nulle différence entre les pratiques formelles du roman et la profusion des vitrines. » « Un même empire du commentaire » entre Tel Quel et la publicité : « on n’achète plus tant les produits que le langage qui les diffuse, on ne mange plus tant les nourritures que ce qui s’en déclare et s’en écrit. »
La France échappe par le discours à la violence en 68 — contrairement à l’Allemagne ou l’Italie.
La tâche d’un « Mao » c’est de s’échapper de sa carapace bourgeoise en allant à l’usine.
On passe finalement de la haine raciale (Impérialisme) à la haine de classe (Communisme) à la haine de soi (Antiracisme). On passe de la défense de sa race, de sa classe, de son « intelligence » (avant-garde du prolétariat), à la défense de la victime per se, de la victime que trop de fois on a souhaité « faire taire » au nom de principes supérieurs.
D’un seul coup, quand ? dans les années 1970 ou 1980, on cesse de se trouver mieux que les autres ; on internalise le Mal en soi-même. Puisque toutes les fois où l’homme a crié « suivez mon modèle » cela s’est terminé dans des camps, on estime qu’il faut cesser de s’affirmer et redonner la parole à la victime.
La cruauté du totalitarisme en URSS s’explique 1. par l’histoire russe, pleine de cruauté ; 2. par les partisans pro-violence parmi les anarchistes russes ; 3. par le scientisme « social » de l’avant-garde qu’il croit constituer—des hommes ralentissent l’avènement de l’Histoire.
Muray. C’est parce que les travailleurs ont disparu que la « dignité » associée au travail disparaît — au profit de la « dérision » de l’homme festif. La meute veut être plus nombreuse, plus fière. « L’opération “passé propre” est terminée ».
Celui qui réussit aujourd’hui est celui qui parvient à se présenter (à temps) comme victime ; et dans le meilleur des cas, obtient une loi en sa faveur ou une ode médiatique.
C’est l’heure de la bataille pour les bonnes causes, pour « ce qui va de soi ».
Conjonction d’un « mouvement sexuel de masse » et de la disparition de la sexualité individuelle.
Le Bien singe le Mal à chaque fois qu’il le faut ; il entretient comme des feux de camp les foyers de conflit. Le Bien élève lui-même le pseudo-Négatif dont il a besoin pour s’affirmer comme Bien.
La thèse esthétique de Muray est de « ridiculiser ce monde » ; s’il utilise la poésie (qui est terminée) c’est pour cela seulement, multiplier les manières de ridiculiser le monde. Il faut sortir du crime absolu (pour l’artiste) consistant à l’approuver et à communier.
La connerie d’un Guillaume Dustan parlant de son programme politique : « Il faut faire de la représentation à l’assemblée » ou « Il faut arrêter de travailler » ou « Il faut fermer les prisons ». Cette stupidité affligeante, de l’artiste qui raconte n’importe quoi, qui n’a aucun souci de la vérité, au point de dire des choses fausses, mais plus encore illogiques. Ceux-là me seront toujours trop lointains ; qu’est-ce qu’ils cherchent en proférant des mensonges, en refusant d’avoir une pensée sérieuse, de prétendre à l’exactitude ? (Ou cette connerie : « Un type milliardaire est forcément un ennemi de l’humanité » ; phrase qu’il faudrait renverser, « un smicard est un ennemi du bien commun ».)
Quand Ardisson interroge Houellebecq en 2000 à la télé, je comprends ce que veut dire Houellebecq quand il assène qu’avoir un style, c’est d’abord avoir des choses à dire. Ardisson ne parle pas de ses personnages ou de son « style » mais de thèmes : 1. La critique de Mai 68, 2. Le libéralisme sexuel, 3. La défense du clonage (transhumanisme). Et effectivement, Houellebecq se défend en disant : « Quand on est le premier à dire des choses, on s’en prend plein la gueule. » Ce qui est dramatique, c’est de dresser la liste des écrivains dont on pourrait résumer l’œuvre ainsi, à des « thèses » avancées ; il n’y aurait à peu près plus personne dans la course. Quant à soi-même, il faut cultiver son « intention » à fond, et même s’il n’y a qu’une ou deux intuitions il faut les chérir car c’est à elles qu’est attaché notre talent.
Ridicule d’Heidegger et des siens : l’homme est technique, intrinsèquement. Croire que la technique éloigne l’étant de l’être, c’est être aveugle au fait que le dernier stade de l’évolution, c’est la technique comme extériorisation des organes. (Plus besoin d’une fourrure, on utilise des habits qu’on peut enlever, etc.) Je considère la métaphysique comme un art, ni plus ni moins. On crée de beaux objets, on tente de dire des choses ; mais in fine, les outils nous conditionnent. En revanche, la théorie politique, et tout ce qui s’y apparente, me semble coupable, car 1. ils ne comprennent rien, ne lisent pas d’économie, et 2. ne travaillent pas à l’émancipation, contrairement à ce qu’elle prétend.
« Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire. » Je repense à cette phrase de Serres. Que tellement de gens perçoivent Facebook comme de l’aliénation me semble fascinant : enfin un nouveau mode de relation est apparu, dans l’histoire, et voilà que nous sommes aveugles aux relations dont nous bénéficions. Etre jeune en 1970 devait être un cauchemar.
Après « Dimanche », je ne me vois plus écrire de la fiction. Je veux dire, la phrase de Edouard Louis n’arrête pas de me hanter : de pouvoir dire, à propos d’un livre, voici la réalité, tout ce qui est dedans est vrai. Prendre le contre-pied de l’art romanesque. Redonner à l’autobiographie une dimension titanesque, infinie, à la Proust, à la Knausgaard. (À la Ernaux, à la Debray, aussi.) Et dire, et le répéter, tout ceci est vrai. Il y a bien sûr une écriture, car l’auteur doit bien choisir de raconter une chose plutôt qu’une autre, d’une certaine manière plutôt qu’une autre. Mais à la fin, l’auteur peut dire « ici, tout est vrai », « voici la violence du monde » et je n’invente rien. De fait, après « Dimanche », je ne pourrai plus écrire autre chose que de l’entièrement autobiographique. Peut-être reprendre l’idée de « Liberté Égalité Fraternité », avec plusieurs longs chapitres, de 60-80 pages, qui racontent des épisodes d’une vie ; peut-être lui injecter un ordre plus proche d’un Debray, c’est-à-dire thématique, plus que chronologique. J’imagine une œuvre de 1000 pages qui puisse contenir tous les thèmes, qui embrasse la violence qu’a été pour moi le fait de rester vivant. Comme Knausgaard, multiplier les points de vues, achever le post-modernisme en terme de structure ; multiplier aussi, peut-être, les points de vue : reprendre le point de vue de mon père, d’Alain, de Thomas, de ma mère, sur les choses, utiliser leurs journaux, les correspondances. Faire la Comédie Humaine depuis l’intérieur, multiplier les matériaux, les niveaux de discours. Reprendre au classicisme (romantisme ?) la volonté de « tout y mettre », le roman comme université de substitution. Et peut-être aussi, la défense d’un certain Rousseau des « Confessions ».
L’auteur de « Sapiens » et « Homo Deus » dit à l’auditoire : « Pour les gens dans cette salle, McDo et Coca-Cola représentent un danger plus grand pour vos vies que Daesh. » Et la salle d’applaudir très fort. Cela est non seulement grotesque, mais dangereux. Car lui, l’auteur, je ne doute pas qu’il comprenne ce qu’il est en train de dire,… il est mesuré. Mais l’effet de son discours, ce que les gens en retiennent, c’est que Coca-Cola et Daesh sont posés sur le même plan, celui de la destruction de la vie. C’est exactement cela, cette comparaison, qui est criminelle.
Benfredj. Attitude « pragmatiste » de sa part, il affirme au premier degré que tous les salariés ne mènent pas les mêmes vies, ni n’ont les mêmes motivations et conditions financières ; vouloir les traiter sur un pied d’égalité est donc un non-sens. (Un fondateur de startup se payant au SMIC ne dit peut-être pas qu’il utilise l’argent de l’entreprise pour payer des repas, qu’il a un appartement de famille, etc. Mais peut-être qu’il vit effectivement avec un SMIC, on ne sait pas.)
Attitude tragique face à tous les procès qui arrivent après quatre ans (surtout au Prud’homme, on demande 40k pour avoir omis une condition au fait d’embaucher en CDD plutôt qu’en CDI). La morale de l’histoire, c’est qu’il va désormais au plus cher, qu’il n’a plus peur d’aligner l’argent qu’il faut ; pour un avocat, pour du parquet.
Devoir gérer autant d’argent, voir passer autant des sommes de 10k à 100k au quotidien donne une distance sur les petites sommes ; notamment les petits découverts, et agio, sur un compte courant d’un ou deux euros—c’est le business.
Un essai qui traite de ce paradoxe : alors qu’il n’y a plus de valeurs, les gens se comportent de façon encore plus « morale ». L’âge séculier, la disparition des institutions contrôlant/institutant les valeurs et le sens, a laissé place à un état moral supérieur.
La dédicace de Godard au début de « Vivre sa vie » est « Aux films de série B ». Godard s’inscrit dans l’idée qu’il faut, pour renouveler l’art d’une époque, utiliser les matériaux ignobles. La dynamique est plutôt simple : il faut tirer de l’ignoble une énergie pour accomplir une œuvre noble, tout en échappant à la complaisance du refus de regarder en haut. (C’est le risque chez Despentes, Dustan, Guyotat etc.). Le maniérisme, à l’inverse, refuse de regarder en bas. (Quignard, D’Ormesson etc.)
Milan Kundera. Qu’est-ce qu’un roman peut être le seul à pouvoir dire ? Il existe un art spécifiquement romanesque de l’essai, ironique, relativiste, hypothétique, ludique. L’art de l’ellipse, c’est d’aller directement au cœur des choses, d’éviter les notes inutiles. Le seul point unificateur chez Kundera et Broch, c’est un thème, pas les personnages. Un roman, c’est peut-être une longue définition d’un mot ou deux.
Desplechin redonne à « la famille » le droit d’apparaître dans une histoire. On peut mettre en scène des familles, et éviter le gentil-roman-familial.
BHL à propos de Le Pen, en 1990. « Il ne faut pas le rendre inéligible, mais infréquentable. »
Modiano dit « c’est une question de poids physique » pour parler de son rapport à la maturité comme écrivain. « Quand j’aurai pris vingt kilos, je pourrais faire des choses plus denses. »
Le mouvement social de Mai 68 s’accorde avec les récentes théories littéraires, avec l’émergence de la publicité. « Nulle différence entre les pratiques formelles du roman et la profusion des vitrines. » « Un même empire du commentaire » entre Tel Quel et la publicité : « on n’achète plus tant les produits que le langage qui les diffuse, on ne mange plus tant les nourritures que ce qui s’en déclare et s’en écrit. »
La France échappe par le discours à la violence en 68 — contrairement à l’Allemagne ou l’Italie.
La tâche d’un « Mao » c’est de s’échapper de sa carapace bourgeoise en allant à l’usine.
On passe finalement de la haine raciale (Impérialisme) à la haine de classe (Communisme) à la haine de soi (Antiracisme). On passe de la défense de sa race, de sa classe, de son « intelligence » (avant-garde du prolétariat), à la défense de la victime per se, de la victime que trop de fois on a souhaité « faire taire » au nom de principes supérieurs.
D’un seul coup, quand ? dans les années 1970 ou 1980, on cesse de se trouver mieux que les autres ; on internalise le Mal en soi-même. Puisque toutes les fois où l’homme a crié « suivez mon modèle » cela s’est terminé dans des camps, on estime qu’il faut cesser de s’affirmer et redonner la parole à la victime.
La cruauté du totalitarisme en URSS s’explique 1. par l’histoire russe, pleine de cruauté ; 2. par les partisans pro-violence parmi les anarchistes russes ; 3. par le scientisme « social » de l’avant-garde qu’il croit constituer—des hommes ralentissent l’avènement de l’Histoire.
Muray. C’est parce que les travailleurs ont disparu que la « dignité » associée au travail disparaît — au profit de la « dérision » de l’homme festif. La meute veut être plus nombreuse, plus fière. « L’opération “passé propre” est terminée ».
Celui qui réussit aujourd’hui est celui qui parvient à se présenter (à temps) comme victime ; et dans le meilleur des cas, obtient une loi en sa faveur ou une ode médiatique.
C’est l’heure de la bataille pour les bonnes causes, pour « ce qui va de soi ».
Conjonction d’un « mouvement sexuel de masse » et de la disparition de la sexualité individuelle.
Le Bien singe le Mal à chaque fois qu’il le faut ; il entretient comme des feux de camp les foyers de conflit. Le Bien élève lui-même le pseudo-Négatif dont il a besoin pour s’affirmer comme Bien.
La thèse esthétique de Muray est de « ridiculiser ce monde » ; s’il utilise la poésie (qui est terminée) c’est pour cela seulement, multiplier les manières de ridiculiser le monde. Il faut sortir du crime absolu (pour l’artiste) consistant à l’approuver et à communier.
La connerie d’un Guillaume Dustan parlant de son programme politique : « Il faut faire de la représentation à l’assemblée » ou « Il faut arrêter de travailler » ou « Il faut fermer les prisons ». Cette stupidité affligeante, de l’artiste qui raconte n’importe quoi, qui n’a aucun souci de la vérité, au point de dire des choses fausses, mais plus encore illogiques. Ceux-là me seront toujours trop lointains ; qu’est-ce qu’ils cherchent en proférant des mensonges, en refusant d’avoir une pensée sérieuse, de prétendre à l’exactitude ? (Ou cette connerie : « Un type milliardaire est forcément un ennemi de l’humanité » ; phrase qu’il faudrait renverser, « un smicard est un ennemi du bien commun ».)
Quand Ardisson interroge Houellebecq en 2000 à la télé, je comprends ce que veut dire Houellebecq quand il assène qu’avoir un style, c’est d’abord avoir des choses à dire. Ardisson ne parle pas de ses personnages ou de son « style » mais de thèmes : 1. La critique de Mai 68, 2. Le libéralisme sexuel, 3. La défense du clonage (transhumanisme). Et effectivement, Houellebecq se défend en disant : « Quand on est le premier à dire des choses, on s’en prend plein la gueule. » Ce qui est dramatique, c’est de dresser la liste des écrivains dont on pourrait résumer l’œuvre ainsi, à des « thèses » avancées ; il n’y aurait à peu près plus personne dans la course. Quant à soi-même, il faut cultiver son « intention » à fond, et même s’il n’y a qu’une ou deux intuitions il faut les chérir car c’est à elles qu’est attaché notre talent.
mercredi 22 février 2017
Chronique XII
En voyant une photo de deux femmes japonaises, en tenues traditionnelles, sur le Sartorialist, je désespère de connaître quoi que ce soit d’intéressant dans ce monde. Il y a tellement de personnes et de cultures, donc de vocabulaires–langages, que j’aimerais connaître, dont j’aimerais être le spectateur poli et respectueux. Au fond, en ces instants-là, je me sens profondément « romantique » au sens où, l’accumulation d’expériences me paraît être une des rares choses qui aient une valeur intrinsèque ; en plus d’une pratique artistique. J’aimerais connaître le Japon traditionaliste, l’élite de ce pays si conservateur qu’à mon sens, un Européen ne saurait plus le comprendre (ni ne le voudrait, tous « de gauche progressiste » que nous sommes devenus).
Je cherche la pluralité partout où elle se cacherait, mais la pluralité vraie, pas le tourisme qui répète à l’infini les manières de vivre et de penser de l’occidental où qu’il s’installe ; évidemment.
Le pouvoir corrompt. Quiconque se moque de François Fillon—dont on se fout cordialement—pour avoir donné à sa femme de l’argent public sans aucune contre-partie, e.g détourné des fonds, manque la « nature corruptrice » du pouvoir. Et donc, par là, révèle qu’il n’en a aucun, qu’il n’a même jamais été confronté au choix de pouvoir favoriser quelqu’un, à l’impunité aussi dont est entouré celui qui détient du pouvoir : je veux dire que par définition le pouvoir est ce qui semble nous protéger de ce que subissent les honnêtes gens.
(Il suffit d’avoir du réseau, e.g une forme minuscule de pouvoir, pour se rendre compte du caractère injuste, mais en même temps naturel, qui-va-de-soi, des mises en relation.)
Si l’on met les politiciens / journalistes etc. hypocrites de côté, quiconque se moque de Fillon déclare par-là même qu’il n’a jamais touché au moindre petit pouvoir.
L’actualité ne mérite aucune attention. Tout ce qui peut nous détacher du présent—des préoccupations du jour même—doit être défendu. (D’où, la passion, l’art, la lecture, etc.)
Se battre contre l’irruption du quotidien dans la vie.
Plus je visite d’autres villes que Paris, plus je réalise que je suis absolument parisien, absolument français. Il m’est impossible de retrouver l’espèce d’évidence à sortir dans les rues de Paris. À m’y sentir bien, entouré entouré d’une foule permanente.
J’écoute une chanson de Vincent Delerm. L’esprit en est si français que j’en suis bouleversé.
Les critiques du « tout-marchand » n’appellent pas au « rien-marchand », mais à « en partie-marchand ». C’est cela qui m’étonne le plus, qu’on puisse pour certains produits concevoir qu’un marché puisse en déterminer le prix, mais pas pour d’autres.
Si je devais écrire un essai politique, il faudrait s’attaquer au problème soulevé par McCloskey : pourquoi les intellectuels n’aiment-ils pas la rhétorique pro-bourgeoise, pro-marché ? Pourquoi assimilent-ils le succès sur le marché à quelque chose de mal, de malsain, de forcément criminel, cachant une source d’exploitation immorale derrière, ou pire de la bêtise ? Pourquoi ne comprennent-ils pas qu’à utiliser cette rhétorique anti-bourgeoise, les « conservateurs » à la Finkielkraut, ils trompent de combat. Et derrière cette série de « pourquoi », se demander, enquêter, sur les conséquences de cette haine anti-bourgeoise en France, sur ces ressorts, ses origines ; et pourquoi finalement ça n’a pas beaucoup d’importance.
Avec la Tech, cette question se pose en France, et fait de la France un pays étrange, à la fois « créatif » mais anti-bourgeois : des idées germent, mais elles ne s’exécutent pas car la rhétorique détourne les meilleures éléments du marché, encore et toujours, en 2017. Non pas « par crainte » d’ailleurs, mais par impossibilité structurelle, car l’élite n’est pas formée au Marché, mais au Jugement. On fait des Moralistes et non des Marchands. Pour un Français, il s’agit, par l’entreprise, de résoudre un problème intrinsèque au marché, comme si l’entrepreneur numérique était un « super-politicien » qui s’attaquerait à des problèmes que seul l’État—seul capable d’améliorer les choses—aurait pu résoudre. D’où, l’importance de l’ESS, la social-tech, gov-tech, ed-tech, etc.
« Dieu n’existe pas encore. » Meillassoux. (Si le monde a un but, il l’aurait atteint. Le monde n’a pas de but, sinon de recommencer, dit Nietzsche.)
Ce que Thomas et moi appelons « l’exponentiel » :
« Relative to typical scientists, Nobel Prize winners are 22 times more likely to perform as actors, dancers or magicians; 12 times more likely to write poetry, plays or novels; seven times more likely to dabble in arts and crafts; and twice as likely to play an instrument or compose music. »
« Each person in your audience is on a different clock, and all of them are ahead of you in some ways and behind you in others. Often I’ll get discouraged because I feel like I’m writing about things that have already been discussed into the ground by others. The thing I have to remember is that there’s a ‘right time’ to learn something, and it’s different for everyone. » Steve Yegge
One of the unexpected benefits of open sourcing your code is that the mere act of preparing the code for open source often leads to higher-quality code because you know that “guests” will be looking at it.
« Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire. » Serres
Houellebecq : Les intellectuels et écrivains français d’aujourd’hui sont libres (du carcan de la gauche) grâce à Dantec, Muray et lui. Ils ont tué la « French Theory » et les vaches sacrées sont mortes. (Marx et Freud, et bientôt Nietzsche, peuvent être ignorés sans honte.) Pour la première fois depuis 1945, les romanciers plus que les théoriciens ont su prédire et dire le réel. Finalement, Houellebecq, Dantec et Muray ont libéré les intellectuels du carcan de la gauche en les libérant de l’hommage et du respect obligatoire par rapport aux « grands penseurs ».
Dantec et Houellebecq ont prévu le transhumanisme ; le premier sous la forme des robots, le second sur la génétique. Muray, lui, le matriarcat.
Tocqueville, 1840 : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux est comme étranger à la destinée de tous les autres. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir; il travaille volontiers à leur bonheur mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages. Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »
YC parle du travail : « Future of Work: We’re interested in what comes next. People seek full-time jobs for many reasons, including money, healthcare, and a sense of purpose. We’d love to see solutions that address each of these factors (or any others) in anticipation of a changing job market. » Je trouve intéressant le fait que la recherche se passe au niveau « existentiel » : comment assure t-on un but à la vie de ceux qui n’ont plus de travail, ou tout au moins un travail fort différent (en remote, en freelance sans collègue etc.)
Emile et Estrid dépassent Chatonsky et Douard car ils cessent de croire que la Singularité va arriver (au côté transcendant des travaux des artistes post-internet, donc, qui voudraient croire que nous sommes à l’aube d’un jour nouveau, pour la nature humaine, pour l’Histoire etc.) Emile et Estrid montrent au contraire que « l’ère internet » (le contemporain) sera tout aussi victime du temps qui passe que les périodes précédentes. Ils injectent de l’histoire, de la contingence, et deviennent par là « ironist » là où leurs prédécesseurs restaient « métaphysiciens ». Ils n’ont pas peur d’affronter le présent comme une époque contingente, condamnée à mourir comme toutes les autres époques, ils n’ont pas peur de notre finitude, au contraire, ils l’affrontent. D’où : leur rapport au cool, au mainstream, à ce présent affreux mais qu’il faut regarder, car c’est notre finitude, et cela va mourir, qu’on ne s’inquiète pas ! Ils prennent l’époque par sa fin, pour en montrer la contingence, et montrent que tout ça va vieillir, moisir, rouiller, comme ce fut le cas auparavant, comme ce sera le « toujours » le cas.
-> Dans mon rapport à Houellebecq, c’est pareil. Il reste selon moi un métaphysicien. Je veux, comme Emile et Estrid, montrer que l’époque est contingente, que nous ne sommes à l’aube de rien ; que l’Histoire n’a jamais lieu. Or Houellebecq, et surtout Muray, comme Chatonsky et Douard en art, reste un métaphysicien qui pensent (en hégéliens) qu’une ère totalement neuve arrive, que l’homme va peut-être s’éteindre. Bref, des métaphysiciens qui sont obsédés par les Césures historiques, etc. Contre Houellebecq, contre Muray, montrer que l’époque qui s’annonce est tout aussi contingente qu’une autre ; que dans la tech, les mêmes problèmes se posent. Emile et Estrid montrent que les objets vont vieillir, je montre que les hommes ne cessent pas de vouloir les mêmes choses, ne cessent pas de croire, ne cessent pas de vivre comme ils ont toujours vécu, jetés dans un monde violent, apeurés, à la recherche de tendresse en dépit d’une perversité latente. _Dimanche_ n’est pas un faux roman sur les startups ; c’est un roman qui accepte notre finitude, qui traite la Tech et l’internet comme des outils profanes, or un Bildungroman traite de sujets éternels, qui ont peu à voir avec nos outils. Je traite de la tech dans la mesure où elle importe dans la vie des gens, e.g très peu, ou sinon comme de la poudre aux yeux pour les esprits « métaphysiciens » qui espèrent voir une Césure historique de leur vivant.
Dans le roman, l’écriture-de-soi telle que pratiquée par Ernaux et Carrère est en-soi un acte anti-métaphysique. Carrère utilise l’autobiographie pour parachever le discours « ironist » : il parle d’idées, mais de son point de vue, comme dans _La carte postale_ de Derrida. Ernaux lutte néanmoins pour construire un petit discours sociologique, bien qu’elle résiste à suivre Bourdieu sur la généralisation, justement dans _Les Années_ elle nous donne son histoire personnelle de la France au XXème siècle, coup de force « ironist » là-aussi. (Duroy évite quant à lui le sujet des idées, ou quasiment, et reprend le flambeau de la dissection de son propre Moi.)
Je suis sensible à la musique de Céline Dion, étrangement. On se surprend toujours à être plus français encore qu’on ne l’imagine—et Dieu sait que je suis lucide sur mon sort de franchouillard.
J’ai horreur des relations gratuites, aller au café une fois par mois pour « prendre des nouvelles » m’emmerde ; je préfère la compagnie des personnages de fiction. En revanche, les relations où l’intimité se dégage sont rares et précieuses. Je ne tiens à autrui que dans la mesure où il se fout à poil, quasi-littéralement, devant moi. Autrui me touche dans sa vulnérabilité plus que dans sa force ; c’est pour cela que je n’ai aucune fascination pour les Grands Hommes. « Tout ce qui dégrade l’homme me passionne » disait untel. (Lui parlait des prostitués, mais cela peut s’étendre à la vie intérieure tout entière.) Et j’y tiens. Or, on le sait, avec les hommes, c’est en travaillant ensemble qu’on touche à l’intime, à la vérité nue. Avec les femmes, c’est en passant au lit.
Aussi, je me découvre une affinité immédiate avec les personnes passées par l’analyse. Quand les langues sont déliées, je tombe très vite dans la passion. C’est après coup que j’en comprends la raison, qui est toujours la même : la femme ou l’homme en question suit une psychanalyse depuis x années.
Au-delà de la fiction comme vecteur du pluralisme, il faut préciser que je défends le pluralisme parce que je suis social-darwinien. C’est en multipliant les façons de vivre et de croire, en publiant des romans, donc, que va s’opérer une sélection naturelle des meilleurs comportements. Il faut ouvrir les vannes pour permettre aux gens de choisir, et cette sélection n’apportera que du bon.
Michel Serres : la seule nouveauté, c’est qu’aujourd’hui l’adresse ne se réfère plus à l’espace. L’adresse email (ou le numéro de téléphone) diffèrent de l’adresse postale : elles ne se réfèrent à aucun espace ; elles échappent donc à l’aspect intrinsèquement juridique, voir politique, de l’adresse-espace des époques précédentes. (Contingente au pays, aux frontières, à la rue etc.) Nous n’habitons plus dans un espace métrique.
Nous n’habitons plus non plus le même temps. Naître en 1930, c’est avoir un recul de quatre mille années sur l’Homme ; naître en 1990, c’est en avoir sept millions.
Expérience étrange en sortant d’un cours d’écriture. Pendant deux heures, nous y lisons des textes, des débuts de roman. En général, c’est mal foutu, il y a trop de mots, pas assez de coupes. Mais ça s’enchaîne, on a le droit à cinq ou six « incipit ». Impression, après-coup, en sortant, posé là au Sorbon, que les mots n’ont plus d’importance, que tout un chacun peut les utiliser, les maltraiter. Que tout est trop lourd, dans ce que j’écris. Écouter ces pseudo-écrivains me fait de la peine, car je n’ai plus l’impression qu’écrire soit quelque chose de nécessaire, ni de léger. Cela me donne la nausée, je n’ai plus aucune envie de publier un roman ; même les romans de Houellebecq que je feuillette ensuite à Gibert sont lourds, inutiles, « trop de mots », pas assez de légèreté. Comment dire, plus clairement : tout à coup, je m’aperçois qu’il y a trop de mots, ou plutôt que « tous les autres » ont comme rendu impossible d’utiliser les mots pour produire la fiction (e.g pluralisme) que j’ai envie de produire ; ils me dépossèdent des mots, ma seule arme, ma seule raison de vivre (malheureusement). C’est un peu la même expérience que de feuilleter des romans à Gibert, sans même parler des « Classiques », qui entassent un nombre de mots considérable, pour rien, car aucun de ces romans n’est « Nécessaire » à mes yeux ; je m’en passe très bien.
-> Seule me reste la curiosité pour la philosophie ; David Lewis, Bruno Latour, c’est leurs livres que j’aimerais m’offrir. Les romans rejoignent parfois les « livres politiques » ou les « livres d’histoire » : des matières qui ne m’attirent plus, que j’ai néantisées,… des livres qui « ne cachent rien » entre leurs pages. (Comme les gens ennuyeux qui ne cachent aucun secret, qui ne possèdent aucune nouvelle métaphore sur le monde, leurs émotions.)
-> Je ne cherche qu’une seule chose, des métaphores nouvelles sur le monde, passé ou présent, sur les vies intérieures des hommes, morts ou vivants. C’est en cela que je suis écrivain, et non penseur, car je ne produits pas des idées, mais des métaphores, des « manières de dire ». (Ni non plus un homme d’action, car je ne travaille à l’avénement d’aucune cause, trop tragique, trop individualiste pour cela.) Au « Jugement » dont je disais encore hier que cela seul m’intéresse, je dois peut-être admettre que je lui préfère plus encore les « Métaphores ». Trop pragmatiste pour croire au Jugement, je veux dire, fonder une existence sur une telle quête ; tandis que les Métaphores sont amovibles, du roman au cinéma aux installations.
La qualité de mes Jugements m’intéresse moins que celle de mes Métaphores. (Pendant longtemps, entre 18 et 24 ans, ce fut exactement l’inverse.) Le critère pour juger de la qualité d’un jugement ou d’une métaphore est différent : vérité vs. unicité. Et c’est cela, le plus difficile, de passer de la vérité à l’unicité comme critère premier. (Un artiste est habitué à ne juger que de l’unicité, il ne comprend pas l’autre côté, la vérité, ni l’éthique et l’humilité que demande tout travail intellectuel.)
« I wanted to be a writer, that's all. I wanted to write about it all. Everything that happens in a moment. The way the flowers looked when you carried them in your arms. This towel, how it smells, how it feels, this thread. All our feelings, yours and mine. The history of it, who we once were. Everything in the world. Everything all mixed up, like it's all mixed up now. And I failed. I failed. No matter what you start with it ends up being so much less. Sheer fucking pride and stupidity. » The Hours.
« We live our lives, do whatever we do, and then we sleep. It's as simple and ordinary as that. A few jump out windows, or drown themselves, or take pills; more die by accident; and most of us are slowly devoured by some disease, or, if we're very fortunate, by time itself. There's just this for consolation: an hour here or there when our lives seem, against all odds & expectations, to burst open & give us everything we've ever imagined, though everyone know these hours will inevitably be followed by others, far darker and more difficult. Still, we cherish the city, the morning, we hope, more than anything for more.
There she is with another hour before her. » The Hours.
AA et FAF, deux façons d’écrire : l’une, le roman bien construit ; l’autre, une proposition radicale. Étrange de voir à quel point c’est différent de parler avec l’une et l’autre à propos de la même chose, in fine, la production d’un livre de fiction. AA déteste l’idée de « parler de soi » et estime qu’il faut se distancier d’avec son sujet pour atteindre l’art du roman. FAF ne s’intéresse qu’à l’expérience esthétique produite en lisant, la question du narrateur, de la technicité, du style même, semble moins l’interroger que celle d’une expérience-des-limites. (D’où, la critique de Houellebecq chez FAF, écrivain trop peu radical, in fine.) AA et FAF critiquent le journalisme qui s’empare de la littérature, qui traite de sujet superficiel : sans prise de risque selon FAF, sans art romanesque selon AA.
Je cherche la pluralité partout où elle se cacherait, mais la pluralité vraie, pas le tourisme qui répète à l’infini les manières de vivre et de penser de l’occidental où qu’il s’installe ; évidemment.
Le pouvoir corrompt. Quiconque se moque de François Fillon—dont on se fout cordialement—pour avoir donné à sa femme de l’argent public sans aucune contre-partie, e.g détourné des fonds, manque la « nature corruptrice » du pouvoir. Et donc, par là, révèle qu’il n’en a aucun, qu’il n’a même jamais été confronté au choix de pouvoir favoriser quelqu’un, à l’impunité aussi dont est entouré celui qui détient du pouvoir : je veux dire que par définition le pouvoir est ce qui semble nous protéger de ce que subissent les honnêtes gens.
(Il suffit d’avoir du réseau, e.g une forme minuscule de pouvoir, pour se rendre compte du caractère injuste, mais en même temps naturel, qui-va-de-soi, des mises en relation.)
Si l’on met les politiciens / journalistes etc. hypocrites de côté, quiconque se moque de Fillon déclare par-là même qu’il n’a jamais touché au moindre petit pouvoir.
L’actualité ne mérite aucune attention. Tout ce qui peut nous détacher du présent—des préoccupations du jour même—doit être défendu. (D’où, la passion, l’art, la lecture, etc.)
Se battre contre l’irruption du quotidien dans la vie.
Plus je visite d’autres villes que Paris, plus je réalise que je suis absolument parisien, absolument français. Il m’est impossible de retrouver l’espèce d’évidence à sortir dans les rues de Paris. À m’y sentir bien, entouré entouré d’une foule permanente.
J’écoute une chanson de Vincent Delerm. L’esprit en est si français que j’en suis bouleversé.
Les critiques du « tout-marchand » n’appellent pas au « rien-marchand », mais à « en partie-marchand ». C’est cela qui m’étonne le plus, qu’on puisse pour certains produits concevoir qu’un marché puisse en déterminer le prix, mais pas pour d’autres.
Si je devais écrire un essai politique, il faudrait s’attaquer au problème soulevé par McCloskey : pourquoi les intellectuels n’aiment-ils pas la rhétorique pro-bourgeoise, pro-marché ? Pourquoi assimilent-ils le succès sur le marché à quelque chose de mal, de malsain, de forcément criminel, cachant une source d’exploitation immorale derrière, ou pire de la bêtise ? Pourquoi ne comprennent-ils pas qu’à utiliser cette rhétorique anti-bourgeoise, les « conservateurs » à la Finkielkraut, ils trompent de combat. Et derrière cette série de « pourquoi », se demander, enquêter, sur les conséquences de cette haine anti-bourgeoise en France, sur ces ressorts, ses origines ; et pourquoi finalement ça n’a pas beaucoup d’importance.
Avec la Tech, cette question se pose en France, et fait de la France un pays étrange, à la fois « créatif » mais anti-bourgeois : des idées germent, mais elles ne s’exécutent pas car la rhétorique détourne les meilleures éléments du marché, encore et toujours, en 2017. Non pas « par crainte » d’ailleurs, mais par impossibilité structurelle, car l’élite n’est pas formée au Marché, mais au Jugement. On fait des Moralistes et non des Marchands. Pour un Français, il s’agit, par l’entreprise, de résoudre un problème intrinsèque au marché, comme si l’entrepreneur numérique était un « super-politicien » qui s’attaquerait à des problèmes que seul l’État—seul capable d’améliorer les choses—aurait pu résoudre. D’où, l’importance de l’ESS, la social-tech, gov-tech, ed-tech, etc.
« Dieu n’existe pas encore. » Meillassoux. (Si le monde a un but, il l’aurait atteint. Le monde n’a pas de but, sinon de recommencer, dit Nietzsche.)
Ce que Thomas et moi appelons « l’exponentiel » :
« Relative to typical scientists, Nobel Prize winners are 22 times more likely to perform as actors, dancers or magicians; 12 times more likely to write poetry, plays or novels; seven times more likely to dabble in arts and crafts; and twice as likely to play an instrument or compose music. »
« Each person in your audience is on a different clock, and all of them are ahead of you in some ways and behind you in others. Often I’ll get discouraged because I feel like I’m writing about things that have already been discussed into the ground by others. The thing I have to remember is that there’s a ‘right time’ to learn something, and it’s different for everyone. » Steve Yegge
One of the unexpected benefits of open sourcing your code is that the mere act of preparing the code for open source often leads to higher-quality code because you know that “guests” will be looking at it.
« Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire. » Serres
Houellebecq : Les intellectuels et écrivains français d’aujourd’hui sont libres (du carcan de la gauche) grâce à Dantec, Muray et lui. Ils ont tué la « French Theory » et les vaches sacrées sont mortes. (Marx et Freud, et bientôt Nietzsche, peuvent être ignorés sans honte.) Pour la première fois depuis 1945, les romanciers plus que les théoriciens ont su prédire et dire le réel. Finalement, Houellebecq, Dantec et Muray ont libéré les intellectuels du carcan de la gauche en les libérant de l’hommage et du respect obligatoire par rapport aux « grands penseurs ».
Dantec et Houellebecq ont prévu le transhumanisme ; le premier sous la forme des robots, le second sur la génétique. Muray, lui, le matriarcat.
Tocqueville, 1840 : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux est comme étranger à la destinée de tous les autres. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir; il travaille volontiers à leur bonheur mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages. Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »
YC parle du travail : « Future of Work: We’re interested in what comes next. People seek full-time jobs for many reasons, including money, healthcare, and a sense of purpose. We’d love to see solutions that address each of these factors (or any others) in anticipation of a changing job market. » Je trouve intéressant le fait que la recherche se passe au niveau « existentiel » : comment assure t-on un but à la vie de ceux qui n’ont plus de travail, ou tout au moins un travail fort différent (en remote, en freelance sans collègue etc.)
Emile et Estrid dépassent Chatonsky et Douard car ils cessent de croire que la Singularité va arriver (au côté transcendant des travaux des artistes post-internet, donc, qui voudraient croire que nous sommes à l’aube d’un jour nouveau, pour la nature humaine, pour l’Histoire etc.) Emile et Estrid montrent au contraire que « l’ère internet » (le contemporain) sera tout aussi victime du temps qui passe que les périodes précédentes. Ils injectent de l’histoire, de la contingence, et deviennent par là « ironist » là où leurs prédécesseurs restaient « métaphysiciens ». Ils n’ont pas peur d’affronter le présent comme une époque contingente, condamnée à mourir comme toutes les autres époques, ils n’ont pas peur de notre finitude, au contraire, ils l’affrontent. D’où : leur rapport au cool, au mainstream, à ce présent affreux mais qu’il faut regarder, car c’est notre finitude, et cela va mourir, qu’on ne s’inquiète pas ! Ils prennent l’époque par sa fin, pour en montrer la contingence, et montrent que tout ça va vieillir, moisir, rouiller, comme ce fut le cas auparavant, comme ce sera le « toujours » le cas.
-> Dans mon rapport à Houellebecq, c’est pareil. Il reste selon moi un métaphysicien. Je veux, comme Emile et Estrid, montrer que l’époque est contingente, que nous ne sommes à l’aube de rien ; que l’Histoire n’a jamais lieu. Or Houellebecq, et surtout Muray, comme Chatonsky et Douard en art, reste un métaphysicien qui pensent (en hégéliens) qu’une ère totalement neuve arrive, que l’homme va peut-être s’éteindre. Bref, des métaphysiciens qui sont obsédés par les Césures historiques, etc. Contre Houellebecq, contre Muray, montrer que l’époque qui s’annonce est tout aussi contingente qu’une autre ; que dans la tech, les mêmes problèmes se posent. Emile et Estrid montrent que les objets vont vieillir, je montre que les hommes ne cessent pas de vouloir les mêmes choses, ne cessent pas de croire, ne cessent pas de vivre comme ils ont toujours vécu, jetés dans un monde violent, apeurés, à la recherche de tendresse en dépit d’une perversité latente. _Dimanche_ n’est pas un faux roman sur les startups ; c’est un roman qui accepte notre finitude, qui traite la Tech et l’internet comme des outils profanes, or un Bildungroman traite de sujets éternels, qui ont peu à voir avec nos outils. Je traite de la tech dans la mesure où elle importe dans la vie des gens, e.g très peu, ou sinon comme de la poudre aux yeux pour les esprits « métaphysiciens » qui espèrent voir une Césure historique de leur vivant.
Dans le roman, l’écriture-de-soi telle que pratiquée par Ernaux et Carrère est en-soi un acte anti-métaphysique. Carrère utilise l’autobiographie pour parachever le discours « ironist » : il parle d’idées, mais de son point de vue, comme dans _La carte postale_ de Derrida. Ernaux lutte néanmoins pour construire un petit discours sociologique, bien qu’elle résiste à suivre Bourdieu sur la généralisation, justement dans _Les Années_ elle nous donne son histoire personnelle de la France au XXème siècle, coup de force « ironist » là-aussi. (Duroy évite quant à lui le sujet des idées, ou quasiment, et reprend le flambeau de la dissection de son propre Moi.)
Je suis sensible à la musique de Céline Dion, étrangement. On se surprend toujours à être plus français encore qu’on ne l’imagine—et Dieu sait que je suis lucide sur mon sort de franchouillard.
J’ai horreur des relations gratuites, aller au café une fois par mois pour « prendre des nouvelles » m’emmerde ; je préfère la compagnie des personnages de fiction. En revanche, les relations où l’intimité se dégage sont rares et précieuses. Je ne tiens à autrui que dans la mesure où il se fout à poil, quasi-littéralement, devant moi. Autrui me touche dans sa vulnérabilité plus que dans sa force ; c’est pour cela que je n’ai aucune fascination pour les Grands Hommes. « Tout ce qui dégrade l’homme me passionne » disait untel. (Lui parlait des prostitués, mais cela peut s’étendre à la vie intérieure tout entière.) Et j’y tiens. Or, on le sait, avec les hommes, c’est en travaillant ensemble qu’on touche à l’intime, à la vérité nue. Avec les femmes, c’est en passant au lit.
Aussi, je me découvre une affinité immédiate avec les personnes passées par l’analyse. Quand les langues sont déliées, je tombe très vite dans la passion. C’est après coup que j’en comprends la raison, qui est toujours la même : la femme ou l’homme en question suit une psychanalyse depuis x années.
Au-delà de la fiction comme vecteur du pluralisme, il faut préciser que je défends le pluralisme parce que je suis social-darwinien. C’est en multipliant les façons de vivre et de croire, en publiant des romans, donc, que va s’opérer une sélection naturelle des meilleurs comportements. Il faut ouvrir les vannes pour permettre aux gens de choisir, et cette sélection n’apportera que du bon.
Michel Serres : la seule nouveauté, c’est qu’aujourd’hui l’adresse ne se réfère plus à l’espace. L’adresse email (ou le numéro de téléphone) diffèrent de l’adresse postale : elles ne se réfèrent à aucun espace ; elles échappent donc à l’aspect intrinsèquement juridique, voir politique, de l’adresse-espace des époques précédentes. (Contingente au pays, aux frontières, à la rue etc.) Nous n’habitons plus dans un espace métrique.
Nous n’habitons plus non plus le même temps. Naître en 1930, c’est avoir un recul de quatre mille années sur l’Homme ; naître en 1990, c’est en avoir sept millions.
Expérience étrange en sortant d’un cours d’écriture. Pendant deux heures, nous y lisons des textes, des débuts de roman. En général, c’est mal foutu, il y a trop de mots, pas assez de coupes. Mais ça s’enchaîne, on a le droit à cinq ou six « incipit ». Impression, après-coup, en sortant, posé là au Sorbon, que les mots n’ont plus d’importance, que tout un chacun peut les utiliser, les maltraiter. Que tout est trop lourd, dans ce que j’écris. Écouter ces pseudo-écrivains me fait de la peine, car je n’ai plus l’impression qu’écrire soit quelque chose de nécessaire, ni de léger. Cela me donne la nausée, je n’ai plus aucune envie de publier un roman ; même les romans de Houellebecq que je feuillette ensuite à Gibert sont lourds, inutiles, « trop de mots », pas assez de légèreté. Comment dire, plus clairement : tout à coup, je m’aperçois qu’il y a trop de mots, ou plutôt que « tous les autres » ont comme rendu impossible d’utiliser les mots pour produire la fiction (e.g pluralisme) que j’ai envie de produire ; ils me dépossèdent des mots, ma seule arme, ma seule raison de vivre (malheureusement). C’est un peu la même expérience que de feuilleter des romans à Gibert, sans même parler des « Classiques », qui entassent un nombre de mots considérable, pour rien, car aucun de ces romans n’est « Nécessaire » à mes yeux ; je m’en passe très bien.
-> Seule me reste la curiosité pour la philosophie ; David Lewis, Bruno Latour, c’est leurs livres que j’aimerais m’offrir. Les romans rejoignent parfois les « livres politiques » ou les « livres d’histoire » : des matières qui ne m’attirent plus, que j’ai néantisées,… des livres qui « ne cachent rien » entre leurs pages. (Comme les gens ennuyeux qui ne cachent aucun secret, qui ne possèdent aucune nouvelle métaphore sur le monde, leurs émotions.)
-> Je ne cherche qu’une seule chose, des métaphores nouvelles sur le monde, passé ou présent, sur les vies intérieures des hommes, morts ou vivants. C’est en cela que je suis écrivain, et non penseur, car je ne produits pas des idées, mais des métaphores, des « manières de dire ». (Ni non plus un homme d’action, car je ne travaille à l’avénement d’aucune cause, trop tragique, trop individualiste pour cela.) Au « Jugement » dont je disais encore hier que cela seul m’intéresse, je dois peut-être admettre que je lui préfère plus encore les « Métaphores ». Trop pragmatiste pour croire au Jugement, je veux dire, fonder une existence sur une telle quête ; tandis que les Métaphores sont amovibles, du roman au cinéma aux installations.
La qualité de mes Jugements m’intéresse moins que celle de mes Métaphores. (Pendant longtemps, entre 18 et 24 ans, ce fut exactement l’inverse.) Le critère pour juger de la qualité d’un jugement ou d’une métaphore est différent : vérité vs. unicité. Et c’est cela, le plus difficile, de passer de la vérité à l’unicité comme critère premier. (Un artiste est habitué à ne juger que de l’unicité, il ne comprend pas l’autre côté, la vérité, ni l’éthique et l’humilité que demande tout travail intellectuel.)
« I wanted to be a writer, that's all. I wanted to write about it all. Everything that happens in a moment. The way the flowers looked when you carried them in your arms. This towel, how it smells, how it feels, this thread. All our feelings, yours and mine. The history of it, who we once were. Everything in the world. Everything all mixed up, like it's all mixed up now. And I failed. I failed. No matter what you start with it ends up being so much less. Sheer fucking pride and stupidity. » The Hours.
« We live our lives, do whatever we do, and then we sleep. It's as simple and ordinary as that. A few jump out windows, or drown themselves, or take pills; more die by accident; and most of us are slowly devoured by some disease, or, if we're very fortunate, by time itself. There's just this for consolation: an hour here or there when our lives seem, against all odds & expectations, to burst open & give us everything we've ever imagined, though everyone know these hours will inevitably be followed by others, far darker and more difficult. Still, we cherish the city, the morning, we hope, more than anything for more.
There she is with another hour before her. » The Hours.
AA et FAF, deux façons d’écrire : l’une, le roman bien construit ; l’autre, une proposition radicale. Étrange de voir à quel point c’est différent de parler avec l’une et l’autre à propos de la même chose, in fine, la production d’un livre de fiction. AA déteste l’idée de « parler de soi » et estime qu’il faut se distancier d’avec son sujet pour atteindre l’art du roman. FAF ne s’intéresse qu’à l’expérience esthétique produite en lisant, la question du narrateur, de la technicité, du style même, semble moins l’interroger que celle d’une expérience-des-limites. (D’où, la critique de Houellebecq chez FAF, écrivain trop peu radical, in fine.) AA et FAF critiquent le journalisme qui s’empare de la littérature, qui traite de sujet superficiel : sans prise de risque selon FAF, sans art romanesque selon AA.
jeudi 19 janvier 2017
Chronique XI
La Gauche ne peut pas comprendre l’Islam — et son problème en France — car elle a toujours associé le mal à la domination, aux inégalités, aux dominants. Pour un homme de gauche, le mal ne peut pas faire d’en-dessous. (En art, il s’agira de retrouver dans les œuvres du passé les traces d’émancipation, quand la plupart des œuvres s’intéressent à l’âme seule, pourtant.)
L’importance de Google pour avoir fait comprendre au monde entier qu’on peut être sérieux sans pour autant porter un costume / cravate.
Le plus dur, c’est d’être humble et médiocre. L’humilité va bien aux gens de pouvoir, c’est pas dur, c’est juste un genre de politesse, une habitude. Mais pour nous autres, les hommes médiocres et faibles, c’est très dur à tenir. Le ressentiment traîne toujours ci et là. La honte-de-soi nous fait devenir de méchants hommes.
Connan m’impressionne car il se passionne pour la dualité, la dialectique, la catégorisation duale de tous les débats, de toutes les questions. Or je trouve ça d’une faiblesse conceptuelle étonnante, et d’un in-intérêt total. Pire : on ne peut rien en tirer intellectuellement, ça ne produit rien de bon ou de vrai. (Peut-être est-ce un simple pas de côté devant les questions triviales, mais là encore, il faut avoir un sacré système pour arriver au niveau de richesse intellectuelle des dites sciences sociales.) Mais vouloir plus de deux catégories, vouloir raffiner, c’est ça la vulgarité du sociologue, l’empirisme anti-philosophique si l’on veut.
Il dit « il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, l’ordre établi » et je trouve ça d’une faiblesse…
Ou encore « il y a ceux qui ont un rapport existentiel à l’art et les autres » alors que ce qui m’intéresse, moi, c’est plutôt l’étendu des raisons socio et psycho qui expliquent pourquoi untel se met à écrire, se prend au jeu et devient « écrivain » par accident.
La musique pop est structurée autour du couplet/refrain, ce qui n’existe pas du tout au cinéma ou dans un roman. Peut-être est-ce cela un style littéraire, une façon de faire entendre un refrain mais _dans l’écriture_ elle-même plutôt que de réécrire la même chose trois fois de suite dans un roman, comme l’est le refrain en chanson. (Comparaison hasardeuse, j’entends bien.)
Ecrire, c’est combattre sur tous les fronts à la fois. La composition de l’histoire, la linéarité, les parties. Le style des phrases, le niveau de langage. L’identité du narrateur, sa voix, sa culture, sa psychologisation. Le procédé d’écriture. L’incarnation des personnages, des ambiances, des dialogues. Céline est fort sur la voix, pas sur l’histoire, car on s’emmerde à le lire, il faut se le dire. Proust, un peu pareil, quoi qu’il se passe moins de choses mais il y a plus de rythme. En revanche, les contemporains, Houellebecq, Duroy, Carrère, eux-tous, ils ont un truc pour la composition.
Ma thèse esthétique : accroître le pluralisme (des modes d’existence). Ou l’intensifier. Rorty parle de réduire la cruauté, pourquoi pas. Mais ce qui m’intéresse, en darwino-hayekien, si l’on veut, c’est d’intensifier la pluralité des façons d’être au monde pour que la sélection des meilleures manières de vivre (de croire, de juger, d’aimer) se fasse sur une base toujours plus élargie d’exemples. Et ces exemples, ce sont les aventures de personnages de roman et de cinéma. En cela, je ne me retire pas du politique, ni de l’engagement. Au contraire, c’est une position tout à fait anarchisante, en politique comme en épistémologie.
Ce qui compte, c’est de multiplier les discours (scientifiques), les expérimentations (morales, économiques, sociales) et les histoires (mythologiques, romanesques, cinématographiques) pour qu’en sortent, par la sélection naturelle-rationnelle, une vie meilleure, c’est-à-dire _ouverte à une plus grande pluralité des façons de vivre_, pour les hommes d’aujourd’hui et de demain. En cela, je reste un progressiste, mais un progressiste a-politique.
(J’allais dire anti-politique, mais non. Reste que la pratique politique ne m’intéresse pas car elle vient toujours trop tard par rapport aux changements, aux moeurs, aux coutumes, aux révolutions. Je ne dis pas qu’elle ne compte pas, en cela j’ai lu et compris Edouard Louis, je dis que le combat politique a toujours—par nécessité—un train de retard. C’est pour cela que je ne le pratique pas, car j’aurai l’impression de répéter une bataille déjà gagnée. Se battre pour les congés payés, c’est bien, mais je préfère me battre pour le progrès technique—e.g le capitalisme—qui permet aux travailleurs de prendre deux semaines de congés tout en créant des produits plus vite, et de meilleurs qualités.)
Le seul critère de progrès que je connaisse est celui de la multiplication des façons de vivre et de croire. (La question du multiculturalisme me touche plus que celle des inégalités, si l’on reprend les termes des théories de la justice à la Rawls-Taylor.) C’est pourquoi le tribalisme est moins bon que la société libre, et on peut le dire, et on peut l’affirmer avec une certitude absolue. C’est aussi pourquoi, s’il doit exister une utopie alors c’est celle dont parle Nozick à la fin de son livre, sa méta-utopie. (Que les gauchistes critiqueront car, bien évidemment, laisser les gens libres de choisir leur société est inconcevable dans monde où nos jugements sont partout aliénés, biaisés, par les structures. Pour choisir pour son bien, en vrai, il faut être libre, or nous ne le sommes pas, disent-ils.)
S’il n’y a pas d’écrivains de gauche, c’est parce qu’ils dominent le champ des idées, il leur est possible d’être un intellectuel, et plutôt _plus facile_ d’être remarqué comme intellectuel qu’écrivain—justement parce que le champ littéraire est ouvert aux autres, aux non-gauchistes. Pour les autres, donc, pas moyen de s’affirmer dans le champ des idées, alors on prend la plume. Le champ littéraire est la continuation du débat d’idées par d’autres moyens, par la fiction, par l’histoire et la mythologie. (Les libertariens deviennent économistes, ou quittent l’université, car être universitaire, intellectuel, chroniqueur ne leur apporterait que de l’humiliation à haute dose.)
Travailler un style, c’est écrire deux ou trois fois le même chapitre, en essayant des choses nouvelles, des ponctuations inattendues, un registre de vocabulaire inédit, etc. Voilà pourquoi écrire un roman peut prendre dix ans, parce qu’il y a une recherche avant l’écriture elle-même, avant de trouver la voix. Ensuite, tout déroule.
Si le style de Céline est celui de la noirceur de l’âme ; celui de Proust, la psychologisation fine des comportements ; celui de Houellebecq, l’homme moyen qui lutte pour aimer ; celui de Modiano, celui de la mémoire qui flanche.
Le mien est celui du narrateur perdu au milieu des discours et des désirs des uns et des autres. La vie, telle que je me la représente est sur-chargée d’émotions, de croyances, de Dieux, de mensonges, de rôles à tenir, de niveaux de discours. Le narrateur est littéralement assailli par les uns et les autres, chacun y allant de sa mythologie personnelle. (Les hommes sont des machines à produire des dieux.) Le narrateur doit faire front à tous les niveaux, il est condamné à tout aplatir.
« C’est le monde qui est comme il est. Ce n’est pas ma faute si le monde est si dur à vivre. Ce n’est pas la faute de ma mère. Les autres ont compris, ils se rendent aveugles de temps à autre ; ils cessent parfois de réfléchir pour vivre, ils préfèrent le faire et le jouir plutôt que le jugement qui m’empêche de vivre parmi eux, parmi les vivants. »
Je décris l’Homme d’après l’internet, d’après Wikipedia, celui qui n’arrête jamais de produire du jugement, de contre-dire, de se nourrir des discours et des croyances.
Brönner. Il décrit le marché des idées, où l’on fait son supermarché entre des bouts d’idées, de morceaux de théories. Les radicaux et les fanatiques ont une cohérence logique extrême par rapport à nos contemporains. L’homme d’aujourd’hui n’est extrême ni radical dans aucun de ses jugements, ce qui lui permet de tenir ensemble des morceaux de discours (sur la planète, sur la création du monde) ensemble, bien que ce ne soit pas du tout cohérent. Et la force de la démocratie, c’est peut être cela : de permettre à tout un chacun de ne pas être cohérent, d’éviter donc tout fanatisme. C’est l’adhésion conditionnelle à tout sorte de proposition.
Un bon livre nous rend plus lucide, plus lucide sur soi-même, sur autrui, sur le monde. J’aime l’expression de « lucidité », un peu comme dé-niaisé. Il faut que le lecteur se retrouve à poil en lisant un roman, qu’on le transperce de toutes parts.
Dimanche pour la morale prend à revers le constat de la « perte des valeurs » dans l’occident contemporain. Achever Houellebecq, c’est montrer qu’il n’achève en rien la morale, les jugements. C’est un auteur de la hiérarchie, et pour cela, il faut le combattre par l’horizontalité. Pour le combattre : montrer la vanité et les limites de tous les discours. Tout aplatir. Houellebecq, mais aussi Proust, mais aussi Céline ; le psychologisme, l’argot.
Houellebecq veut en finir avec l’homme californien, or je veux monter qu’il faut encore et toujours achever l’européen, achever le discours, achever la morale, les valeurs, le sens, la hiérarchie, toutes les chapelles. Et montrer que tout se vaut. Car au fond les gens se moquent de leurs propres discours et croyances. Ils composent, sans y tenir vraiment, avec des morceaux de discours, des morceaux de morales. Et c’est peut-être ça, le « roman de l’internet », un roman saturé de discours, un roman plat, un roman où toutes les choses sont égales mais où les choses se multiplient, où la vie tourne à mille à l’heure, où tout est dans tout, la famille, le sexe, la philosophie, le travail.
Houellebecq est un utopiste. Ses romans ne sont pas tragiques, comme il le dit lui-même. Il y a une pulsion normative, une volonté d’ordre, de libérer l’homme de la liberté etc.
Il n’y a pas de « peine d’amour » mais de la jalousie, encore et toujours, à savoir que l’être aimé accorde son attention à autre chose qu’à soi. (La phrase de Houellebecq : « Elle dansait avec un autre que lui, il ne pensait pas qu’il pouvait souffrir autant, la sortie de l’enfance était douloureuse. »)
« La fiction, c'est le contraire de la psychanalyse. Dans la psychanalyse on tente de réduire les conflits pour rendre l'existence possible; dans la fiction c'est l'inverse. On exagère tout. On rend tout invivable. » Marc Weitzmann.
Se souvenir que les intellectuels—de gauche—pensaient Wikipedia, non seulement comme un nid à erreurs, mais aussi comme vouée à l’échec. Ceci illustre totalement que les gauchistes ne croient pas, in fine, à l’utopie libertaire quand elle a vraiment lieu. En fait, ce qu’ils aiment, c’est leur position-critique plus que l’utopie réalisée elle-même. Quand on leur montre la réalisation de l’utopie—c’est à dire la réussite d’un libéralisme vrai, e.g ordre spontané etc.—évidemment qu’ils râlent, qu’ils pensent que c’est impossible. En fait, leur position-critique est celle de râleurs qui ont peur qu’un jour, ils puissent cesser de râler.
Se demander : qui est la génération qui nous précède ? Nous autres, nés après 1980, ou peut-être même après 1990. Nous qui avons vu Wikipedia passé d’un site honni à une référence honorable au cours de notre scolarité elle-même. Reprendre là où s’arrête Houellebecq : une génération qui a connu Mai 68 trop-tard, qui n’en peut plus de la consommation, qui cherche son Dieu, qui déprime doucement. Et cela va peut-être jusqu’à mes parents. Mais nous autres, j’ai l’impression qu’il y a un retour en force de la volonté de bien-faire, la fin d’un certain cynisme, Erasmus, progressisme, les hipsters, comprendre que le mouvement n’est pas mauvais, qu’être flexible n’est pas être précaire ni moins bon, mais au contraire, plus riche, un conformisme intellectuel aussi. Les vieux nous ont déçu car ils ont échoué dans le politique, dans le bonheur-chez-soi. Déception de l’Europe, déception du mariage, société sécuritaire, hygiéniste, mais les fêtes continuent ; sans avant-garde néanmoins.
Raconter l’écosystème startup, c’est être le premier à décrire le réel tel qu’il arrive, le réel n’étant pas forcément le travail-en-tant-que-tel de lancer une boîte (c’est se tromper que de prendre la startup comme « sujet »), mais de montrer la pulsion de vie de cet écosystème—contre la dépression-pour-tous qu’imaginait Houellebecq, ou la décadence d’un Bret Easton Ellis.
Rorty : La puissance de Proust vient de ce qu’il décrit la contingence des comportements des uns sur les autres. En montrant les différentes facettes des personnages—et comment celles-ci changent selon le temps, e.g sont contingentes—il montre que nos attitudes sont les produits des autres, autant que de nous-même. (Cf. Sartre et le regard d’autrui qui me congèle dans un rôle.) La force de Proust est de ne pas être effrayé par sa propre finitude.
« Cultures with richer vocabularies are more fully human—farther removed from the beasts—than those with poorer ones; individual men and women are more fully human when their memories are amply stocked with verses. »
The project of philosophy as conceived by Enlightenment philosophers no longer serves the role it used to in society and that this role has been replaced by other media.
Le travail philosophique est un travail de description, et donc un philosophe original est celui qui décrit avec des mots nouveaux, des choses connues.
Un Italien qui parle, dans un anglais affreux, avec un Allemand à BetaHaus. L’Italien gueule, il parle fort, il mange salement, et tout cela avec son accent terrible. Il a l’air d’être au spectacle ; c’est une espèce de blague, impossible de le prendre au sérieux, de fait. Ses mains qui ne font que de bouger, ce ton dans la voix qui donne l’impression immédiate, spontanée, que le type tente l’entourloupe, on ne croit à rien de ce qu’il peut dire. L’Italien a le même ton depuis une heure qu’il parle, on dirait qu’il ne fait que de se plaindre du monde ; c’est Chico qui a compris l’essence des Latins,… ces affreux négociateurs,… ces comploteurs pour toujours.
Ben Thompson. On utilise le mobile pour les moments sans « intent » et c’est ce qui le distingue du PC, qu’on utilise justement avec intention. Le mobile remplace moins le PC qu’il comble ce vide temporel, ces moments où nous n’avons notre attention porté sur rien de précis. (Or, à ces moments là, on désire par dessus connecter avec d’autres humains, ou jouer à des jeux-vidéos.)
« The use of mobile devices occupies all of the available time around intent. It is only when we’re doing something specific that we aren’t using our phones, and the empty spaces of our lives are far greater than anyone imagined. Into this void came the perfect product: a means of following, communicating, and interacting with our friends and family. And, while we use a PC with intent, what we humans most want to do with our free time is connect with other humans. »
Ma dette vis-à-vis de Rorty est inestimable, il m’a libéré de l’angoisse de ne pas me sentir métaphysicien. Il m’apprend, après coup, pourquoi il faut se consacrer à l’écriture de fiction, en tant que « liberal ironist ».
Le triptyque Feyerabend, Rorty, McCloskey m’a sauvé de la théorie : épistémologie, métaphysique, éco autrichienne. Je leur dois beaucoup, peut-être plus que je ne le ressens encore aujourd’hui ; ils m’ont fait diverger du chemin PhD - Professeur auquel j’étais quasiment, e.g sociologiquement, prédestiné. Les autres, Hayek, Élias, Sartre, Lévinas, Nozick, Boudon, Debray, sans les placer tous au même niveau, m’auront finalement presque attirés du côté de la théorie. À leur manière, et pour forcer le trait, ils m’ont tant bouleversé que, par leur faute, j’ai presque failli devenir professeur et, à mon tour, croire un peu trop à la théorie. C’est pourquoi je place Feyerabend, Rorty et McCloskey sur un autre piédestal, pas forcément, voir pas du tout, à la hauteur de Hayek–Élias–Sartre, mais sur un autre plan, un plan à la fois plus personnel, plus radical, un plan qui me distingue peut-être plus du commun des intellectuels. Car, pour résumer, ce qui m’en distingue, c’est moins la « puissance de feu » que la chance d’être très à l’aise avec ma propre finitude ; et c’est cela qui me rend, non pas « plus doué », mais très certainement « plus profond ».
L’importance de Google pour avoir fait comprendre au monde entier qu’on peut être sérieux sans pour autant porter un costume / cravate.
Le plus dur, c’est d’être humble et médiocre. L’humilité va bien aux gens de pouvoir, c’est pas dur, c’est juste un genre de politesse, une habitude. Mais pour nous autres, les hommes médiocres et faibles, c’est très dur à tenir. Le ressentiment traîne toujours ci et là. La honte-de-soi nous fait devenir de méchants hommes.
Connan m’impressionne car il se passionne pour la dualité, la dialectique, la catégorisation duale de tous les débats, de toutes les questions. Or je trouve ça d’une faiblesse conceptuelle étonnante, et d’un in-intérêt total. Pire : on ne peut rien en tirer intellectuellement, ça ne produit rien de bon ou de vrai. (Peut-être est-ce un simple pas de côté devant les questions triviales, mais là encore, il faut avoir un sacré système pour arriver au niveau de richesse intellectuelle des dites sciences sociales.) Mais vouloir plus de deux catégories, vouloir raffiner, c’est ça la vulgarité du sociologue, l’empirisme anti-philosophique si l’on veut.
Il dit « il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, l’ordre établi » et je trouve ça d’une faiblesse…
Ou encore « il y a ceux qui ont un rapport existentiel à l’art et les autres » alors que ce qui m’intéresse, moi, c’est plutôt l’étendu des raisons socio et psycho qui expliquent pourquoi untel se met à écrire, se prend au jeu et devient « écrivain » par accident.
La musique pop est structurée autour du couplet/refrain, ce qui n’existe pas du tout au cinéma ou dans un roman. Peut-être est-ce cela un style littéraire, une façon de faire entendre un refrain mais _dans l’écriture_ elle-même plutôt que de réécrire la même chose trois fois de suite dans un roman, comme l’est le refrain en chanson. (Comparaison hasardeuse, j’entends bien.)
Ecrire, c’est combattre sur tous les fronts à la fois. La composition de l’histoire, la linéarité, les parties. Le style des phrases, le niveau de langage. L’identité du narrateur, sa voix, sa culture, sa psychologisation. Le procédé d’écriture. L’incarnation des personnages, des ambiances, des dialogues. Céline est fort sur la voix, pas sur l’histoire, car on s’emmerde à le lire, il faut se le dire. Proust, un peu pareil, quoi qu’il se passe moins de choses mais il y a plus de rythme. En revanche, les contemporains, Houellebecq, Duroy, Carrère, eux-tous, ils ont un truc pour la composition.
Ma thèse esthétique : accroître le pluralisme (des modes d’existence). Ou l’intensifier. Rorty parle de réduire la cruauté, pourquoi pas. Mais ce qui m’intéresse, en darwino-hayekien, si l’on veut, c’est d’intensifier la pluralité des façons d’être au monde pour que la sélection des meilleures manières de vivre (de croire, de juger, d’aimer) se fasse sur une base toujours plus élargie d’exemples. Et ces exemples, ce sont les aventures de personnages de roman et de cinéma. En cela, je ne me retire pas du politique, ni de l’engagement. Au contraire, c’est une position tout à fait anarchisante, en politique comme en épistémologie.
Ce qui compte, c’est de multiplier les discours (scientifiques), les expérimentations (morales, économiques, sociales) et les histoires (mythologiques, romanesques, cinématographiques) pour qu’en sortent, par la sélection naturelle-rationnelle, une vie meilleure, c’est-à-dire _ouverte à une plus grande pluralité des façons de vivre_, pour les hommes d’aujourd’hui et de demain. En cela, je reste un progressiste, mais un progressiste a-politique.
(J’allais dire anti-politique, mais non. Reste que la pratique politique ne m’intéresse pas car elle vient toujours trop tard par rapport aux changements, aux moeurs, aux coutumes, aux révolutions. Je ne dis pas qu’elle ne compte pas, en cela j’ai lu et compris Edouard Louis, je dis que le combat politique a toujours—par nécessité—un train de retard. C’est pour cela que je ne le pratique pas, car j’aurai l’impression de répéter une bataille déjà gagnée. Se battre pour les congés payés, c’est bien, mais je préfère me battre pour le progrès technique—e.g le capitalisme—qui permet aux travailleurs de prendre deux semaines de congés tout en créant des produits plus vite, et de meilleurs qualités.)
Le seul critère de progrès que je connaisse est celui de la multiplication des façons de vivre et de croire. (La question du multiculturalisme me touche plus que celle des inégalités, si l’on reprend les termes des théories de la justice à la Rawls-Taylor.) C’est pourquoi le tribalisme est moins bon que la société libre, et on peut le dire, et on peut l’affirmer avec une certitude absolue. C’est aussi pourquoi, s’il doit exister une utopie alors c’est celle dont parle Nozick à la fin de son livre, sa méta-utopie. (Que les gauchistes critiqueront car, bien évidemment, laisser les gens libres de choisir leur société est inconcevable dans monde où nos jugements sont partout aliénés, biaisés, par les structures. Pour choisir pour son bien, en vrai, il faut être libre, or nous ne le sommes pas, disent-ils.)
S’il n’y a pas d’écrivains de gauche, c’est parce qu’ils dominent le champ des idées, il leur est possible d’être un intellectuel, et plutôt _plus facile_ d’être remarqué comme intellectuel qu’écrivain—justement parce que le champ littéraire est ouvert aux autres, aux non-gauchistes. Pour les autres, donc, pas moyen de s’affirmer dans le champ des idées, alors on prend la plume. Le champ littéraire est la continuation du débat d’idées par d’autres moyens, par la fiction, par l’histoire et la mythologie. (Les libertariens deviennent économistes, ou quittent l’université, car être universitaire, intellectuel, chroniqueur ne leur apporterait que de l’humiliation à haute dose.)
Travailler un style, c’est écrire deux ou trois fois le même chapitre, en essayant des choses nouvelles, des ponctuations inattendues, un registre de vocabulaire inédit, etc. Voilà pourquoi écrire un roman peut prendre dix ans, parce qu’il y a une recherche avant l’écriture elle-même, avant de trouver la voix. Ensuite, tout déroule.
Si le style de Céline est celui de la noirceur de l’âme ; celui de Proust, la psychologisation fine des comportements ; celui de Houellebecq, l’homme moyen qui lutte pour aimer ; celui de Modiano, celui de la mémoire qui flanche.
Le mien est celui du narrateur perdu au milieu des discours et des désirs des uns et des autres. La vie, telle que je me la représente est sur-chargée d’émotions, de croyances, de Dieux, de mensonges, de rôles à tenir, de niveaux de discours. Le narrateur est littéralement assailli par les uns et les autres, chacun y allant de sa mythologie personnelle. (Les hommes sont des machines à produire des dieux.) Le narrateur doit faire front à tous les niveaux, il est condamné à tout aplatir.
« C’est le monde qui est comme il est. Ce n’est pas ma faute si le monde est si dur à vivre. Ce n’est pas la faute de ma mère. Les autres ont compris, ils se rendent aveugles de temps à autre ; ils cessent parfois de réfléchir pour vivre, ils préfèrent le faire et le jouir plutôt que le jugement qui m’empêche de vivre parmi eux, parmi les vivants. »
Je décris l’Homme d’après l’internet, d’après Wikipedia, celui qui n’arrête jamais de produire du jugement, de contre-dire, de se nourrir des discours et des croyances.
Brönner. Il décrit le marché des idées, où l’on fait son supermarché entre des bouts d’idées, de morceaux de théories. Les radicaux et les fanatiques ont une cohérence logique extrême par rapport à nos contemporains. L’homme d’aujourd’hui n’est extrême ni radical dans aucun de ses jugements, ce qui lui permet de tenir ensemble des morceaux de discours (sur la planète, sur la création du monde) ensemble, bien que ce ne soit pas du tout cohérent. Et la force de la démocratie, c’est peut être cela : de permettre à tout un chacun de ne pas être cohérent, d’éviter donc tout fanatisme. C’est l’adhésion conditionnelle à tout sorte de proposition.
Un bon livre nous rend plus lucide, plus lucide sur soi-même, sur autrui, sur le monde. J’aime l’expression de « lucidité », un peu comme dé-niaisé. Il faut que le lecteur se retrouve à poil en lisant un roman, qu’on le transperce de toutes parts.
Dimanche pour la morale prend à revers le constat de la « perte des valeurs » dans l’occident contemporain. Achever Houellebecq, c’est montrer qu’il n’achève en rien la morale, les jugements. C’est un auteur de la hiérarchie, et pour cela, il faut le combattre par l’horizontalité. Pour le combattre : montrer la vanité et les limites de tous les discours. Tout aplatir. Houellebecq, mais aussi Proust, mais aussi Céline ; le psychologisme, l’argot.
Houellebecq veut en finir avec l’homme californien, or je veux monter qu’il faut encore et toujours achever l’européen, achever le discours, achever la morale, les valeurs, le sens, la hiérarchie, toutes les chapelles. Et montrer que tout se vaut. Car au fond les gens se moquent de leurs propres discours et croyances. Ils composent, sans y tenir vraiment, avec des morceaux de discours, des morceaux de morales. Et c’est peut-être ça, le « roman de l’internet », un roman saturé de discours, un roman plat, un roman où toutes les choses sont égales mais où les choses se multiplient, où la vie tourne à mille à l’heure, où tout est dans tout, la famille, le sexe, la philosophie, le travail.
Houellebecq est un utopiste. Ses romans ne sont pas tragiques, comme il le dit lui-même. Il y a une pulsion normative, une volonté d’ordre, de libérer l’homme de la liberté etc.
Il n’y a pas de « peine d’amour » mais de la jalousie, encore et toujours, à savoir que l’être aimé accorde son attention à autre chose qu’à soi. (La phrase de Houellebecq : « Elle dansait avec un autre que lui, il ne pensait pas qu’il pouvait souffrir autant, la sortie de l’enfance était douloureuse. »)
« La fiction, c'est le contraire de la psychanalyse. Dans la psychanalyse on tente de réduire les conflits pour rendre l'existence possible; dans la fiction c'est l'inverse. On exagère tout. On rend tout invivable. » Marc Weitzmann.
Se souvenir que les intellectuels—de gauche—pensaient Wikipedia, non seulement comme un nid à erreurs, mais aussi comme vouée à l’échec. Ceci illustre totalement que les gauchistes ne croient pas, in fine, à l’utopie libertaire quand elle a vraiment lieu. En fait, ce qu’ils aiment, c’est leur position-critique plus que l’utopie réalisée elle-même. Quand on leur montre la réalisation de l’utopie—c’est à dire la réussite d’un libéralisme vrai, e.g ordre spontané etc.—évidemment qu’ils râlent, qu’ils pensent que c’est impossible. En fait, leur position-critique est celle de râleurs qui ont peur qu’un jour, ils puissent cesser de râler.
Se demander : qui est la génération qui nous précède ? Nous autres, nés après 1980, ou peut-être même après 1990. Nous qui avons vu Wikipedia passé d’un site honni à une référence honorable au cours de notre scolarité elle-même. Reprendre là où s’arrête Houellebecq : une génération qui a connu Mai 68 trop-tard, qui n’en peut plus de la consommation, qui cherche son Dieu, qui déprime doucement. Et cela va peut-être jusqu’à mes parents. Mais nous autres, j’ai l’impression qu’il y a un retour en force de la volonté de bien-faire, la fin d’un certain cynisme, Erasmus, progressisme, les hipsters, comprendre que le mouvement n’est pas mauvais, qu’être flexible n’est pas être précaire ni moins bon, mais au contraire, plus riche, un conformisme intellectuel aussi. Les vieux nous ont déçu car ils ont échoué dans le politique, dans le bonheur-chez-soi. Déception de l’Europe, déception du mariage, société sécuritaire, hygiéniste, mais les fêtes continuent ; sans avant-garde néanmoins.
Raconter l’écosystème startup, c’est être le premier à décrire le réel tel qu’il arrive, le réel n’étant pas forcément le travail-en-tant-que-tel de lancer une boîte (c’est se tromper que de prendre la startup comme « sujet »), mais de montrer la pulsion de vie de cet écosystème—contre la dépression-pour-tous qu’imaginait Houellebecq, ou la décadence d’un Bret Easton Ellis.
Rorty : La puissance de Proust vient de ce qu’il décrit la contingence des comportements des uns sur les autres. En montrant les différentes facettes des personnages—et comment celles-ci changent selon le temps, e.g sont contingentes—il montre que nos attitudes sont les produits des autres, autant que de nous-même. (Cf. Sartre et le regard d’autrui qui me congèle dans un rôle.) La force de Proust est de ne pas être effrayé par sa propre finitude.
« Cultures with richer vocabularies are more fully human—farther removed from the beasts—than those with poorer ones; individual men and women are more fully human when their memories are amply stocked with verses. »
The project of philosophy as conceived by Enlightenment philosophers no longer serves the role it used to in society and that this role has been replaced by other media.
Le travail philosophique est un travail de description, et donc un philosophe original est celui qui décrit avec des mots nouveaux, des choses connues.
Un Italien qui parle, dans un anglais affreux, avec un Allemand à BetaHaus. L’Italien gueule, il parle fort, il mange salement, et tout cela avec son accent terrible. Il a l’air d’être au spectacle ; c’est une espèce de blague, impossible de le prendre au sérieux, de fait. Ses mains qui ne font que de bouger, ce ton dans la voix qui donne l’impression immédiate, spontanée, que le type tente l’entourloupe, on ne croit à rien de ce qu’il peut dire. L’Italien a le même ton depuis une heure qu’il parle, on dirait qu’il ne fait que de se plaindre du monde ; c’est Chico qui a compris l’essence des Latins,… ces affreux négociateurs,… ces comploteurs pour toujours.
Ben Thompson. On utilise le mobile pour les moments sans « intent » et c’est ce qui le distingue du PC, qu’on utilise justement avec intention. Le mobile remplace moins le PC qu’il comble ce vide temporel, ces moments où nous n’avons notre attention porté sur rien de précis. (Or, à ces moments là, on désire par dessus connecter avec d’autres humains, ou jouer à des jeux-vidéos.)
« The use of mobile devices occupies all of the available time around intent. It is only when we’re doing something specific that we aren’t using our phones, and the empty spaces of our lives are far greater than anyone imagined. Into this void came the perfect product: a means of following, communicating, and interacting with our friends and family. And, while we use a PC with intent, what we humans most want to do with our free time is connect with other humans. »
Ma dette vis-à-vis de Rorty est inestimable, il m’a libéré de l’angoisse de ne pas me sentir métaphysicien. Il m’apprend, après coup, pourquoi il faut se consacrer à l’écriture de fiction, en tant que « liberal ironist ».
Le triptyque Feyerabend, Rorty, McCloskey m’a sauvé de la théorie : épistémologie, métaphysique, éco autrichienne. Je leur dois beaucoup, peut-être plus que je ne le ressens encore aujourd’hui ; ils m’ont fait diverger du chemin PhD - Professeur auquel j’étais quasiment, e.g sociologiquement, prédestiné. Les autres, Hayek, Élias, Sartre, Lévinas, Nozick, Boudon, Debray, sans les placer tous au même niveau, m’auront finalement presque attirés du côté de la théorie. À leur manière, et pour forcer le trait, ils m’ont tant bouleversé que, par leur faute, j’ai presque failli devenir professeur et, à mon tour, croire un peu trop à la théorie. C’est pourquoi je place Feyerabend, Rorty et McCloskey sur un autre piédestal, pas forcément, voir pas du tout, à la hauteur de Hayek–Élias–Sartre, mais sur un autre plan, un plan à la fois plus personnel, plus radical, un plan qui me distingue peut-être plus du commun des intellectuels. Car, pour résumer, ce qui m’en distingue, c’est moins la « puissance de feu » que la chance d’être très à l’aise avec ma propre finitude ; et c’est cela qui me rend, non pas « plus doué », mais très certainement « plus profond ».
jeudi 15 décembre 2016
Sci Fi
1 - L’hypocrisie d’un homme. Non pas le mensonge, mais l’hypocrisie, il attire l’intérêt car prépare de grandes choses mais in fine ne fait rien. Un témoin le sait, mais il ne peut rien dire car il détruirait le mythe. Le témoin voit que, même si rien ne sera fait, la « croyance » ajoute un genre de bonheur à la vie des croyants. Faut-il agir ou non ? A partir de quand est-ce de l’aliénation et faut-il se donner le droit de venir « sauver autrui malgré lui ».
2 - Un homme du futur doit s’occuper d’une teen américaine pour amener un genre de futur idéal. Conversation métaphysique, mais surtout pop-culture, entre l’ado et le sauveur du futur. La teen accepte d’être une élue, au début, puis refuse. Un genre de Lolita en mode sci-fi. Il doit prouver à un esprit post-moderne qu’il y a du sacré, de la verticalité, que « des choses comptent » et que l’Histoire avance. Elle, parce qu’elle est post moderne, est dans un relativisme / pragmatisme / scepticisme radical face à tout ce qu’il raconte, à toutes ses thèses rocambolesques. Elle demande des preuves. Elle dé-monte ses arguments.
3 - Un débat entre les Grands Sages du futur, avec une machine à remonter le temps à disposition. Ils se demandent : à quand faut-il remonter pour changer le passé, et donner aux hommes le bonheur éternel bien plus tôt que ce fut le cas dans la première version de l’Histoire. Faut-il infliger aux hommes « un peu de temps » de souffrance pour qu’ils sachent, à jamais, à quel point la vie fut dure avant l’arrivée de la Science (la Singularité) ?
4 - Une femme préfère son nouvel amant à l’enfant qu’elle a eu avec un autre. Elle tue le second pour profiter du premier—en secret de l’homme. Une histoire d’amour qui ne marche pas à cause d’un enfant, car l’homme fréquente la femme qui doit s’occuper de l’enfant. La femme aime tellement le nouvel amant qu’elle va tuer l’enfant. Elle doit le tuer, car s’il elle l’abandonne, plus tard l’enfant les retrouvera, demandera une explication et la mère se sentirait trop coupable.
5 - Un personnage, plutôt rationaliste à la base, est le témoin d’un Miracle. Le narrateur ne sait pas comment réagir, au début il est dans le déni, puis un genre de névrose à la Kafka se développe. Il n’en dort plus. Il le raconte à son amoureuse, ou sa sœur bien aimée. Son seul souhait, ce n’est pas de convaincre, c’est _d’oublier_ d’avoir été le témoin. Il voudrait qu’on puisse supprimer ce souvenir de sa conscience—car il prend le poids de la révélation comme une Malédiction dans le monde d’aujourd’hui, avec ses « croyances primaires » à lui.
2 - Un homme du futur doit s’occuper d’une teen américaine pour amener un genre de futur idéal. Conversation métaphysique, mais surtout pop-culture, entre l’ado et le sauveur du futur. La teen accepte d’être une élue, au début, puis refuse. Un genre de Lolita en mode sci-fi. Il doit prouver à un esprit post-moderne qu’il y a du sacré, de la verticalité, que « des choses comptent » et que l’Histoire avance. Elle, parce qu’elle est post moderne, est dans un relativisme / pragmatisme / scepticisme radical face à tout ce qu’il raconte, à toutes ses thèses rocambolesques. Elle demande des preuves. Elle dé-monte ses arguments.
3 - Un débat entre les Grands Sages du futur, avec une machine à remonter le temps à disposition. Ils se demandent : à quand faut-il remonter pour changer le passé, et donner aux hommes le bonheur éternel bien plus tôt que ce fut le cas dans la première version de l’Histoire. Faut-il infliger aux hommes « un peu de temps » de souffrance pour qu’ils sachent, à jamais, à quel point la vie fut dure avant l’arrivée de la Science (la Singularité) ?
4 - Une femme préfère son nouvel amant à l’enfant qu’elle a eu avec un autre. Elle tue le second pour profiter du premier—en secret de l’homme. Une histoire d’amour qui ne marche pas à cause d’un enfant, car l’homme fréquente la femme qui doit s’occuper de l’enfant. La femme aime tellement le nouvel amant qu’elle va tuer l’enfant. Elle doit le tuer, car s’il elle l’abandonne, plus tard l’enfant les retrouvera, demandera une explication et la mère se sentirait trop coupable.
5 - Un personnage, plutôt rationaliste à la base, est le témoin d’un Miracle. Le narrateur ne sait pas comment réagir, au début il est dans le déni, puis un genre de névrose à la Kafka se développe. Il n’en dort plus. Il le raconte à son amoureuse, ou sa sœur bien aimée. Son seul souhait, ce n’est pas de convaincre, c’est _d’oublier_ d’avoir été le témoin. Il voudrait qu’on puisse supprimer ce souvenir de sa conscience—car il prend le poids de la révélation comme une Malédiction dans le monde d’aujourd’hui, avec ses « croyances primaires » à lui.
Chronique X
La femme, bien Veblen.
La première propriété fut une femme. On a ensuite construit la notion de propriété sur celle de femme.
Richard Rorty
In his utopia, people would never discuss restrictive metaphysical generalities such as "good", "moral", or "human nature", but would be allowed to communicate freely with each other on entirely subjective terms.
In his The Post Card: From Socrates to Freud and Beyond, especially, Derrida free-associates about theorizers instead of theories, thus preventing him from discussing metaphysics at all.
Derrida is, therefore, autonomous and self-creating, two properties which Rorty considers most valuable to a private ironist. While Derrida does not discuss philosophies per se, he responds, reacts, and is primarily concerned with philosophy. Because he is contained in this philosophical tradition, he is still a philosopher, even if he does not philosophize.
Gauchisme et pouvoir.
Le discours gauchiste, comme moyen d'accès au pouvoir, n'a évidemment pas été "appliqué". C'est un discours tenu pour abattre le pouvoir précédent, e.g conservateur. Les politiciens sont équivalents une fois au pouvoir. Mais pour l'atteindre, ce pouvoir, force est de reconnaître qu'ils ont déployé des discours différents.
Amoureux sur un banc.
Les couples où la fille s'assoit sur les genoux du garçon quand ils attendent le métro. Il reste un siège de libre, juste à côté, mais non, elle s'assoit sur ses jambes à lui. (Je suis touché.)
La jolie femme – sur Me.
Ce doit être très dur, pour une femme, de savoir qu'elle déclenche trop de désir chez les hommes. De savoir finalement que tous les hommes qu'elle fréquente ne souhaitent qu'une seule chose, sa chair. Les relations sociales sont toutes viciées, pour elle, dès le départ, car il y a du désir et du sexe partout. Elle ne peut pas se détacher du fait d'être désirée sexuellement, elle doit supporter ça, dans le regard des hommes. Lorsqu'elle déjeune avec l'un, elle doit supporter le fait de savoir qu'en-deçà de leur conversation, lui ne pense qu'à coucher.
Elle doit donc refroidir l'ambiance, faire comprendre que non, ça n'arrivera pas.
Et dans chacune de ses conversations, avec tous les hommes qu'elle fréquente, avec tous les hommes de tous les pays, elle doit refroidir le désir naturel de celui qui lui parle. Elle ne peut fréquenter personne innocemment, juste comme ça, pour jouir de l'instant présent, de la discussion.
Comme cela doit être pesant, à la longue.
Quand on le lui dit, elle fait semblant de ne pas le savoir, ou le voir. Doivent se créer des systèmes immunitaires, de protection, pour qu'elle n'ait pas à supporter d'être ainsi perçue comme de la viande par tous les hommes.
Elle s'oblige à oublier.
Les couples
Tristesse de la trentenaire ingrate à la terrasse d'un café que l'on entend rire à une blague d'un autre trentenaire en t shirt blanc. Dans son rire c'est le drame de ne pas être sûre de le choper ce soir que j'entends. Elle place ses mains devant la bouche, il ne faut pas trop l'ouvrir sinon on va la voir, sa libido à l'état de manque. Son malaise à vouloir séduire et cacher sa nature de femme timide et facilement impressionnée. Or elle ne cache rien. Et puis, elle le sait qu'elle ne peut rien cacher. Mais ne jamais trop prendre pitié d'elles car ce sont les mêmes femmes atroces qui refuserait d'être avec un type pas à leur niveau. Elles refuseraient le coup d'un soir avec un mec aussi désespéré qu'elles.
Le paradoxe veut qu'un type laid qui aborde une femme splendide a ses chances, car elle sait qu'une relation ne dure pas, elle sait supporter le poids moral du one-night-stand. Si la relation ne prend pas, ils l'auront fait trois fois et puis tant pis. Elle est habituée, alors un de plus, un de moins.
Les couples avec un laid et une bombe viennent de là. La bombe tente son coup, car aucun coût marginal, puis elle s'y attache. Pour elle c'était, au départ, un type de plus, et donc elle peut élargir son horizon.
Une fille ingrate a un coût marginal beaucoup plus élevé. Elle ne tente rien, car le n+1 est trop important pour être considéré à la légère. Bref, ce n'est pas de la commodité. Une position de quasi monopole fait qu'on est moins averse au risque. Cela profite au électrons libres plus faibles, parfois.
Tocqueville est hanté par la question de la distinction.
Se rendre responsable
J'aime quand un personnage se rend responsable - malgré lui - d'un fardeau a priori trop lourd à porter.
Dans "Cowboys" le héros fait libérer une Afghane et doit la ramener en France, puis s'occuper d'elle, il va finir par se marier avec elle. Tout ça parce qu'il a voulu faire le type bien pendant une minute, et cette action a des répercussions sur, littéralement, toute sa vie. (Au début, un simple geste instinctif de vouloir sauver une fille qui va mourrir.)
Dans "Girls" aussi, je me souviens d'un épisode où un type se retrouve tout seul, perdu dans Brooklyn, avec un chien dont il faut retrouver le maître. Exemple plus ténu mais qui montre comment on peut se retrouver avec soudain un "sur-plein" de responsabilité.
Vollmann, l'écrivain, raconte comment il s'est retrouvé avec une esclave sur les bras car il a juste voulu libérer une prostituée en Thaïlande. Il est devenu son "maître" et a du s'occuper d'elle, lui trouver un collège etc. Tout ça, une responsabilité sur des années envers cette fille, car il ne supportait pas de voir une prostituée de 14 ans. (Décision d'une seconde, impact sur des années.)
Pour A et J c'est pareil. Il se retrouve à devoir s'occuper d'elle après l'avoir embrassé un soir, spontanément, avec l'alcool, sans aucun sentiment de responsabilité. Un fardeau, dont on n'a aucune idée de l'ampleur, qui arrive malgré soi.
Faber
J'aime ces expériences dans le milieu du travail car je suis intouchable, je ne peux pas me faire avoir, c'est a priori incompatible, chaque heure que j'y passe, c'est du temps de gagner sur la nécessité des choses, mon départ. Je ne fais tellement rien que je ne peux même pas socialiser convenablement. Je ne saurais même pas dire ce sur quoi je travaille. Très gênant. Parfois, ils me demandent si je suis disponible pour une demi-journée comme s'ils me dérangeaient. Le grand délire.
Quand est-ce qu'on réalise appartenir à l'élite ?
Teens and social media
One example of awkward plays on Instagram: the “deep like.” This is where you lurk on someone’s account, going way back into the archives, and accidentally double-tap on an old picture. Showing too much interest in anyone is mortifying.
The appropriate comment for male friends to leave? “No hearts, no kiss faces, no wink faces, just the gas tank.” The gas tank emoji means “gang”—it indicates fealty, like #squad. “Gang-gang, it’s like your group. Not like ‘a gang.’ It’s not that serious.”
Teens, in short, are what we’ve always known them to be. They get crushes, try to study, fight with friends, fight with their parents, get grounded, and sometimes make poor choices as they try to find their place in the world. They love their parents while scaring the living daylights out of them.
Messing around in the corners of the internet.
Your curated self.
Aiming for the obvious
You know you have a good design when you show it to people and they say, “oh, yeah, of course,” like the solution was obvious.
La différence entre JJ et moi (et nous, hipsters-cultivés-branchés) c'est que je travaille mes goûts, je ne pense qu'à ça. L'idée d'écouter la même émission de radio, ou d'avoir les mêmes goûts musicaux, six mois plus tard m'est pénible. Lui, il s'en fiche.
Edouard Louis
À l'entendre, seuls les exclus peuvent écrire ou "ont une subjectivité" intéressante : une femme noire, un immigré aux USA, un enfant gay du prolétariat, etc. Ainsi, dit-il, le discours de "l'homme blanc hétérosexuel" doit être combattu, et Houellebecq est le représentant de cette catégorie-ci. Certains livres servent à faire taire. La culture fonctionne alors comme une force d'exclusion.
Edouard Louis dit : "Bourdieu, Duras, Morrison, ont réussi à produire un monde dans lequel être de droite, c'est illégitime
C'est en fait la violence du dominant qui frappe quand un dominé donne un coup, parce qu'elle le traverse. Chez Toni Morisson, un personnage d'esclave tue sa propre fille pour qu'elle échappe à l'esclavage. Mais ce n'est pas sa violence à elle, l'esclave, mais la violence de l'esclavage, des dominants, qui la traverse et la pousse à tuer sa fille.
En province
Faire un tour vers Alès. Déjà, à la gare, en centre-ville, on se dit que c'est dur. Mais alors, en prenant le bus, en faisant trente minutes jusqu'au village isolé, je déprime à l'idée que toutes ces maisons, séparées d'Alès de plusieurs kilomètres, abritent des jeunes gens qui n'ont aucune chance. Ou si peu. En province il n'y a aucune chance que se produise des accidents sociaux. Et si l'accident arrive, alors il est tellement exceptionnel que le transfuge ne s'en remettra jamais (ni ses enfants, donc).
La nostalgie
Je vis quelques semaines ou mois dans la vraie vie. Comme tout le monde, mille choses ne cessent pas de me frustrer. Puis je m'enferme et reviens dans le temps passé/perdu. Il y a un ratio du temps passé à se souvenir (pour comprendre, pour créer) plutôt qu'à vivre. J'ai besoin de deux mois pour rendre chaque instant vécu comme magnifique.
Élias et Proust
La Cour française est un endroit où l'homme est observé et décrit en relation aux autres, dans sa situation sociale. Lien entre les portraits de Saint Simon et Proust : c'est la description française de l'homme par rapport aux autres. Les traits essentiels d'un homme apparaissent lorsqu'il est en contact avec autrui.
Bref, expliquer l'homme par son réseau de relations.
Houellebecq sur le joli
Le joli, au contraire, tire le spectateur hors de l'état de contemplation pure qui est nécessaire à la conception du beau, en lui présentant des objets immédiatement agréables. Des objets excitant sa volonté. Le joli nous transforme en sujet asservi, nécessiteux du vouloir. Le concept de joli, qui s'applique ordinairement à tout ce qui est beau d'une manière riante, a été, faute d'une distinction claire, exagérément étendu, et j'estime qu'il faut le laisser de côté. (En rapport à une discussion sur l'esthétique chez Schopenhauer)
Seul l'écriture de soi m'intéresse. Tout le reste, de Joyce à Foster Wallace, les lire pour observer la composition de leurs romans. Mais quel ennui !
Le travail d'un résistant, c'est de faire comprendre à la population qu'elle est en guerre. Régis Debray
À partir de 19h, je ne vois plus que des femmes. François Truffaut
La première propriété fut une femme. On a ensuite construit la notion de propriété sur celle de femme.
Richard Rorty
In his utopia, people would never discuss restrictive metaphysical generalities such as "good", "moral", or "human nature", but would be allowed to communicate freely with each other on entirely subjective terms.
In his The Post Card: From Socrates to Freud and Beyond, especially, Derrida free-associates about theorizers instead of theories, thus preventing him from discussing metaphysics at all.
Derrida is, therefore, autonomous and self-creating, two properties which Rorty considers most valuable to a private ironist. While Derrida does not discuss philosophies per se, he responds, reacts, and is primarily concerned with philosophy. Because he is contained in this philosophical tradition, he is still a philosopher, even if he does not philosophize.
Gauchisme et pouvoir.
Le discours gauchiste, comme moyen d'accès au pouvoir, n'a évidemment pas été "appliqué". C'est un discours tenu pour abattre le pouvoir précédent, e.g conservateur. Les politiciens sont équivalents une fois au pouvoir. Mais pour l'atteindre, ce pouvoir, force est de reconnaître qu'ils ont déployé des discours différents.
Amoureux sur un banc.
Les couples où la fille s'assoit sur les genoux du garçon quand ils attendent le métro. Il reste un siège de libre, juste à côté, mais non, elle s'assoit sur ses jambes à lui. (Je suis touché.)
La jolie femme – sur Me.
Ce doit être très dur, pour une femme, de savoir qu'elle déclenche trop de désir chez les hommes. De savoir finalement que tous les hommes qu'elle fréquente ne souhaitent qu'une seule chose, sa chair. Les relations sociales sont toutes viciées, pour elle, dès le départ, car il y a du désir et du sexe partout. Elle ne peut pas se détacher du fait d'être désirée sexuellement, elle doit supporter ça, dans le regard des hommes. Lorsqu'elle déjeune avec l'un, elle doit supporter le fait de savoir qu'en-deçà de leur conversation, lui ne pense qu'à coucher.
Elle doit donc refroidir l'ambiance, faire comprendre que non, ça n'arrivera pas.
Et dans chacune de ses conversations, avec tous les hommes qu'elle fréquente, avec tous les hommes de tous les pays, elle doit refroidir le désir naturel de celui qui lui parle. Elle ne peut fréquenter personne innocemment, juste comme ça, pour jouir de l'instant présent, de la discussion.
Comme cela doit être pesant, à la longue.
Quand on le lui dit, elle fait semblant de ne pas le savoir, ou le voir. Doivent se créer des systèmes immunitaires, de protection, pour qu'elle n'ait pas à supporter d'être ainsi perçue comme de la viande par tous les hommes.
Elle s'oblige à oublier.
Les couples
Tristesse de la trentenaire ingrate à la terrasse d'un café que l'on entend rire à une blague d'un autre trentenaire en t shirt blanc. Dans son rire c'est le drame de ne pas être sûre de le choper ce soir que j'entends. Elle place ses mains devant la bouche, il ne faut pas trop l'ouvrir sinon on va la voir, sa libido à l'état de manque. Son malaise à vouloir séduire et cacher sa nature de femme timide et facilement impressionnée. Or elle ne cache rien. Et puis, elle le sait qu'elle ne peut rien cacher. Mais ne jamais trop prendre pitié d'elles car ce sont les mêmes femmes atroces qui refuserait d'être avec un type pas à leur niveau. Elles refuseraient le coup d'un soir avec un mec aussi désespéré qu'elles.
Le paradoxe veut qu'un type laid qui aborde une femme splendide a ses chances, car elle sait qu'une relation ne dure pas, elle sait supporter le poids moral du one-night-stand. Si la relation ne prend pas, ils l'auront fait trois fois et puis tant pis. Elle est habituée, alors un de plus, un de moins.
Les couples avec un laid et une bombe viennent de là. La bombe tente son coup, car aucun coût marginal, puis elle s'y attache. Pour elle c'était, au départ, un type de plus, et donc elle peut élargir son horizon.
Une fille ingrate a un coût marginal beaucoup plus élevé. Elle ne tente rien, car le n+1 est trop important pour être considéré à la légère. Bref, ce n'est pas de la commodité. Une position de quasi monopole fait qu'on est moins averse au risque. Cela profite au électrons libres plus faibles, parfois.
Tocqueville est hanté par la question de la distinction.
Se rendre responsable
J'aime quand un personnage se rend responsable - malgré lui - d'un fardeau a priori trop lourd à porter.
Dans "Cowboys" le héros fait libérer une Afghane et doit la ramener en France, puis s'occuper d'elle, il va finir par se marier avec elle. Tout ça parce qu'il a voulu faire le type bien pendant une minute, et cette action a des répercussions sur, littéralement, toute sa vie. (Au début, un simple geste instinctif de vouloir sauver une fille qui va mourrir.)
Dans "Girls" aussi, je me souviens d'un épisode où un type se retrouve tout seul, perdu dans Brooklyn, avec un chien dont il faut retrouver le maître. Exemple plus ténu mais qui montre comment on peut se retrouver avec soudain un "sur-plein" de responsabilité.
Vollmann, l'écrivain, raconte comment il s'est retrouvé avec une esclave sur les bras car il a juste voulu libérer une prostituée en Thaïlande. Il est devenu son "maître" et a du s'occuper d'elle, lui trouver un collège etc. Tout ça, une responsabilité sur des années envers cette fille, car il ne supportait pas de voir une prostituée de 14 ans. (Décision d'une seconde, impact sur des années.)
Pour A et J c'est pareil. Il se retrouve à devoir s'occuper d'elle après l'avoir embrassé un soir, spontanément, avec l'alcool, sans aucun sentiment de responsabilité. Un fardeau, dont on n'a aucune idée de l'ampleur, qui arrive malgré soi.
Faber
J'aime ces expériences dans le milieu du travail car je suis intouchable, je ne peux pas me faire avoir, c'est a priori incompatible, chaque heure que j'y passe, c'est du temps de gagner sur la nécessité des choses, mon départ. Je ne fais tellement rien que je ne peux même pas socialiser convenablement. Je ne saurais même pas dire ce sur quoi je travaille. Très gênant. Parfois, ils me demandent si je suis disponible pour une demi-journée comme s'ils me dérangeaient. Le grand délire.
Quand est-ce qu'on réalise appartenir à l'élite ?
Teens and social media
One example of awkward plays on Instagram: the “deep like.” This is where you lurk on someone’s account, going way back into the archives, and accidentally double-tap on an old picture. Showing too much interest in anyone is mortifying.
The appropriate comment for male friends to leave? “No hearts, no kiss faces, no wink faces, just the gas tank.” The gas tank emoji means “gang”—it indicates fealty, like #squad. “Gang-gang, it’s like your group. Not like ‘a gang.’ It’s not that serious.”
Teens, in short, are what we’ve always known them to be. They get crushes, try to study, fight with friends, fight with their parents, get grounded, and sometimes make poor choices as they try to find their place in the world. They love their parents while scaring the living daylights out of them.
Messing around in the corners of the internet.
Your curated self.
Aiming for the obvious
You know you have a good design when you show it to people and they say, “oh, yeah, of course,” like the solution was obvious.
La différence entre JJ et moi (et nous, hipsters-cultivés-branchés) c'est que je travaille mes goûts, je ne pense qu'à ça. L'idée d'écouter la même émission de radio, ou d'avoir les mêmes goûts musicaux, six mois plus tard m'est pénible. Lui, il s'en fiche.
Edouard Louis
À l'entendre, seuls les exclus peuvent écrire ou "ont une subjectivité" intéressante : une femme noire, un immigré aux USA, un enfant gay du prolétariat, etc. Ainsi, dit-il, le discours de "l'homme blanc hétérosexuel" doit être combattu, et Houellebecq est le représentant de cette catégorie-ci. Certains livres servent à faire taire. La culture fonctionne alors comme une force d'exclusion.
Edouard Louis dit : "Bourdieu, Duras, Morrison, ont réussi à produire un monde dans lequel être de droite, c'est illégitime
C'est en fait la violence du dominant qui frappe quand un dominé donne un coup, parce qu'elle le traverse. Chez Toni Morisson, un personnage d'esclave tue sa propre fille pour qu'elle échappe à l'esclavage. Mais ce n'est pas sa violence à elle, l'esclave, mais la violence de l'esclavage, des dominants, qui la traverse et la pousse à tuer sa fille.
En province
Faire un tour vers Alès. Déjà, à la gare, en centre-ville, on se dit que c'est dur. Mais alors, en prenant le bus, en faisant trente minutes jusqu'au village isolé, je déprime à l'idée que toutes ces maisons, séparées d'Alès de plusieurs kilomètres, abritent des jeunes gens qui n'ont aucune chance. Ou si peu. En province il n'y a aucune chance que se produise des accidents sociaux. Et si l'accident arrive, alors il est tellement exceptionnel que le transfuge ne s'en remettra jamais (ni ses enfants, donc).
La nostalgie
Je vis quelques semaines ou mois dans la vraie vie. Comme tout le monde, mille choses ne cessent pas de me frustrer. Puis je m'enferme et reviens dans le temps passé/perdu. Il y a un ratio du temps passé à se souvenir (pour comprendre, pour créer) plutôt qu'à vivre. J'ai besoin de deux mois pour rendre chaque instant vécu comme magnifique.
Élias et Proust
La Cour française est un endroit où l'homme est observé et décrit en relation aux autres, dans sa situation sociale. Lien entre les portraits de Saint Simon et Proust : c'est la description française de l'homme par rapport aux autres. Les traits essentiels d'un homme apparaissent lorsqu'il est en contact avec autrui.
Bref, expliquer l'homme par son réseau de relations.
Houellebecq sur le joli
Le joli, au contraire, tire le spectateur hors de l'état de contemplation pure qui est nécessaire à la conception du beau, en lui présentant des objets immédiatement agréables. Des objets excitant sa volonté. Le joli nous transforme en sujet asservi, nécessiteux du vouloir. Le concept de joli, qui s'applique ordinairement à tout ce qui est beau d'une manière riante, a été, faute d'une distinction claire, exagérément étendu, et j'estime qu'il faut le laisser de côté. (En rapport à une discussion sur l'esthétique chez Schopenhauer)
Seul l'écriture de soi m'intéresse. Tout le reste, de Joyce à Foster Wallace, les lire pour observer la composition de leurs romans. Mais quel ennui !
Le travail d'un résistant, c'est de faire comprendre à la population qu'elle est en guerre. Régis Debray
À partir de 19h, je ne vois plus que des femmes. François Truffaut
dimanche 13 mars 2016
Juger - Lagasnerie
Juger, Lagasnerie, 2016
L’expérience première de mon rapport à l’État et à la Loi est celle d’une imposition, d’une obligation : je nais dans un État et je suis contraint d’en être le sujet. Je ne peux pas me défaire de cette appartenance ni en sortir. Je suis soumis à l’ordre du droit.
Suivre Nietzsche, c’est saisir que, contrairement à la thèse de Derrida, et donc aussi à celle de Weber ou d’Arendt, on ne peut comprendre ce que l’État fait qu’à condition de rompre avec la dissimulation par l’État de lui-même, ce qui suppose d’affirmer l’idée d’une équivalence, ou, mieux, d’une identité, entre les actions de l’État et les actions privées.
C’est Nietzsche qui a ouvert cette voie dans La Généalogie de la morale : le droit s’inscrit dans un processus de domestication de l’homme qui le crée comme être identique à lui-même, doté d’une volonté qui l’engage à travers le temps – c’est-à-dire comme être responsable. Le droit trouve sa source dans la logique économique de la dette, de la parole donnée, de la promesse.
En d’autres termes, il n’est pas valable de dire que l’État nous lie à nous-mêmes, puisque, précisément, il pose aussi la possibilité de nous délier de ce que nous avons fait. Le droit crée aussi bien des sujets responsables que des sujets irresponsables.
On pourrait fort bien imaginer une responsabilité « virtuellement illimitée », qui s’appliquerait à tous les membres de la société pour tout ce qui s’y passe.
La psychologisation du crime et la négation de la vision sociologique du monde sont une seule et même chose. Le savoir psychiatrique désocialise. Il convertit les forces sociales en pulsions internes au sujet et dénie l’action des mécanismes structurels (il n’y a pas de dépossession, il y a du manque.)
Tout ce qui est externe devient interne. Le crime n’est plus la traduction d’un rapport au monde, mais l’extériorisation d’un rapport de soi à soi.
Foucault montre que la loi n’est pas plus un état de paix que le résultat d’une guerre gagnée : elle est la guerre elle-même, et la stratégie de cette guerre en acte, exactement comme le pouvoir n’est pas une propriété acquise de la classe dominante mais un exercice actuel de sa stratégie.
Il prend l’exemple du vol : il faut punir le vol au-delà du dommage infligé au volé. Se contenter de compenser la victime ne suffira jamais. Pourquoi ? Parce que c’est la société dans son ensemble qui doit faire expier le criminel, puisque celui-ci aurait, par son forfait, rendu incertaines les structures juridiques qui soutiennent l’ordre social et politique.
La pénalité traduit une sorte d’étatisation de nos vies : tout se passe comme si ce qui nous arrivait arrivait en même temps à l’État, en sorte que l’État se sent en droit d’y réagir pour son propre compte et comme si c’était lui, en fait, la victime principale.
Le sociologue Nils Christie n’a pas tort de dire que, à travers la logique pénale, l’État nous vole. Ou, mieux, il vole les individus de leurs conflits.
Il rend impossible le déploiement d’autres logiques, comme celles du pardon, de la réparation, de l’entente, qui laisseraient aux acteurs la possibilité de négocier eux-mêmes la sortie du conflit.
vendredi 29 janvier 2016
Qu'est-ce que la philosophie ? - Deleuze
Tendu entre un sujet et un objet, ni une révolution de l’un autour de l’autre. Penser se fait plutôt dans le rapport du territoire.
L’éthologue dit que le partenaire ou l’ami d’un animal « vaut un chez-soi », ou que la famille est un « territoire mobile ».
Comme le montrait Kant, le concept de révolution n’est pas dans la manière dont celle-ci peut être menée dans un champ social nécessairement relatif, mais dans « l’enthousiasme » avec lequel elle est pensée sur un plan d’immanence absolu, comme une présentation de l’infini dans l’ici-maintenant.
Quant à l’Allemagne, elle ne cessera pas de son côté de réfléchir sur la révolution française, comme ce qu’elle ne peut pas faire (elle manque de villes suffisamment déterritorialisées, elle souffre du poids d’un arrière-pays, le Land).
L’actuel n’est pas ce que nous sommes, mais plutôt ce que nous devenons, ce que nous sommes en train de devenir, c’est-à-dire l’Autre, notre devenir-autre. Le présent, au contraire, c’est ce que nous sommes et, par là même, ce que nous cessons déjà d’être.
On n’écrit pas avec des souvenirs d’enfance, mais par blocs d’enfance qui sont des devenirs-enfant du présent.
Il s’agit toujours de libérer la vie là où elle est prisonnière, ou de le tenter dans un combat incertain.
Nous perdons sans cesse nos idées. C’est pourquoi nous voulons tant nous accrocher à des opinions arrêtées.
Ni l’écrivain n’écrit sur une page blanche, mais la page ou la toile sont déjà tellement couvertes de clichés préexistants, préétablis, qu’il faut d’abord effacer, nettoyer, laminer, même déchiqueter pour faire passer un courant d’air issu du chaos qui nous apporte la vision.
jeudi 7 janvier 2016
Chronique IX
L’éducation reçue par ma sœur Eva me montre à rebours à quel point mes parents manquèrent de croire en moi. Ni ne déposèrent en nous de grands espoirs de réussite. L’absence de grandeur, à tous les âges, nous rend aujourd’hui plus creux que d’autres enfants élevés par des parents qui y crurent. Des parents qui pensaient pouvoir infléchir **en bien** sur le destin de leurs enfants. Ce n’est pas de la modestie de la part du père et de la mère. C’est de la petitesse. Une pensée comme _comment pourrais-je l’aider aujourd’hui à devenir quelqu’un d’important ? qui suis-je pour ça ?_ trotte dans leur tête.
Viser l’ivresse de _Magnolia_ pour un roman. Un sentiment de roulement qui ne semble pas pouvoir s’arrêter, un lyrisme aussi.
Il y a une passion pour l’inauthentique dans le monde de 2015. Post-Heideggerien. Les femmes disent que l’image de la beauté n’est pas la vraie. Les scholars disent que les notifications nous détournent du bonheur réel.
On demand usability testing. Disrupter le marché de la segmentation de l’audience. Commencer par du Uber pour les tests utilisateurs. On amène un segment précis de population par lot, pour venir tester chez vous votre produit. Feedback utilisateur de bonne qualité, assuré. Re-travailler efficacement votre produit en une heure. Et payer pour ça. À terme, être un spécialiste des audiences, avoir une audience de bonne qualité venant tester un produit (tech, culturel, culinaire) et donner une opinion. Réserver une flotte de users motivés et super segmentée. Uber du cobaye. Que des attributs, pas de compétences. À terme : les figurants, les cobayes en médecine, les échantillon-test d’audience pour les pilotes de séries télés.
Faire un mix entre _Amérique_ de Baudrillard et _Passions and interests_ de Hirschmann. Un petit essai à la fois autobiographique et historique. Et qui prenne le prétexte d'un voyage, d'un déplacement, pour théoriser. En plus d'une ouverture à la Foucault. Faire un livre sur l'Europe comme Roth traite les USA. Une dimension familiale comme chez Annie Ernaux. Penser un essai et un roman de façon parallèle.
_Après la finitude_. Clarté dès les premières pages sur ce qui arrive. Synthèse claire en fin de chapitre. _La dernière leçon de Foucault_. Un argument par chapitre. Quelques citations très simples à l'appui. _Mythe de Sisyphe_. Simplicité des thèses avancées puis quelque exemples littéraires.
Voir à la télé les chanteurs des années 70, comme Eddy Mitchel. Habillés tout en blanc, chantant sur du play-back. On se dit qu’il n’y a décidément rien à envier aux époques passées, que la (si décriée) vulgarité d’aujourd’hui n’a pas à rougir de celle d’hier.
Daniel Cohen, professeur de supérette, se plaint chez F. Taddéi du monde qui arrive si le modèle d’Uber se généralise. Il glisse, dans sa description, qu’_évidemment il n’y a pas de protection sociale_ dans un monde où la sous-traitance se généralise. L’absence de salariat signifierait donc que toute protection, mutuelle, assurance, disparaissent ? Etrange de voir aujourd’hui ceux-là que j’ai quittés, les charlatans économistes, s’intéresser à ce que j’ai rejoint, la tech. Confirmation aussi de leur profonde paresse intellectuelle.
La notion de **creative non fiction**.
Dans une boite de nuit, les garçons portent encore des chemises. Il y a des personnes de trente ans et plus. C’est étrange de les voir là.
Le comble de l’égotisme : être attiré par une femme qu’on attire. Se dire : si elle trouve en moi de quoi l’émoustiller, alors elle est forcément une personne passionnante.
Faire un livre où tout n’est que commentaire, n’est que méta critique d’une fiction qui se fait attendre, qui n’est pas là.
Ecrire pour débusquer les antinomies premières de l’homme moderne. Les points cardinaux où nos ressorts moraux n’aident plus. Faire sortir ses personnages d’une zone où les décisions sont mêmes possibles. Bloquer les personnages dans des configurations sociales ne leur laissant aucun choix possible, la seule résignation. Même la fuite, l’étape juste précédente si l’on veut, ne devrait plus être permise aux personnages. Pour qu’il ne terminent plus qu’à supporter, résignés, une force sociale qui les dépasse (qui peut, par chance, régler les problèmes, ou les conduire au pire).
Une histoire du _living room_ en Occident : la condition féminine, le travail salarié, l’éducation… mais aussi la tech, la télé, l’internet, le mobile. Tout est concerné.
Regarder un clip de rap de PNL. Y voir une bande d’écervelés chanter devant une caméra, gesticuler comme un groupe de gorilles. Et dans ce groupe, des enfants, une petite fille de 10 ans sur les épaules d’un gros costaud. Qui est-elle, où va t-elle ? Je veux la connaître cette petite fille qui, à 10 ans, se retrouve dans un tel clip. Comment vit-elle ?
Dans un autre clip, le chanteur / rappeur se trémousse seul sur une plage de Bretagne, et fait quelques pas de danse en rythme avec le gros son. Un peu ridicule, seul sur une immense plage. Il répète « j’suis choqué » plusieurs fois de suite.
Les photos Facebook qui représentent le bonheur parfait : je suis une jeune femme au corps parfait, en maillot de bain dans ma piscine donnant sur la plage de la cote Ouest. La seule raison pour laquelle ils ne sont pas parfaitement heureux, c’est qu’ils doivent encore poster ça sur Facebook. Un détail, presque rien. Mais le fait de prendre du temps pour jouer avec ses sentiments (se sentir plus fier encore après avoir posté) n’est sûrement pas l’image du bonheur auquel on aspire.
L’écriture comme distorsion du temps. Le passé est détruit, le présent n’est plus (car on l’écrit), le futur est anticipé, remodelé.
Paul Graham:
In the mid 20th century it was an alien concept. Not because starting one’s own company seemed too ambitious, but because it didn’t seem ambitious enough. Even as late as the 1970s, when I grew up, the ambitious plan was to get lots of education at prestigious institutions, and then join some other prestigious institution and work one’s way up the hierarchy. Your prestige was the prestige of the institution you belonged to.
Nozick:
The people who have more accurate views of what other people think of them are less happy, less successful in life, cope less well with various things, than the people who have rosier views of what people think of them than is actually the case.
Viser l’ivresse de _Magnolia_ pour un roman. Un sentiment de roulement qui ne semble pas pouvoir s’arrêter, un lyrisme aussi.
Il y a une passion pour l’inauthentique dans le monde de 2015. Post-Heideggerien. Les femmes disent que l’image de la beauté n’est pas la vraie. Les scholars disent que les notifications nous détournent du bonheur réel.
On demand usability testing. Disrupter le marché de la segmentation de l’audience. Commencer par du Uber pour les tests utilisateurs. On amène un segment précis de population par lot, pour venir tester chez vous votre produit. Feedback utilisateur de bonne qualité, assuré. Re-travailler efficacement votre produit en une heure. Et payer pour ça. À terme, être un spécialiste des audiences, avoir une audience de bonne qualité venant tester un produit (tech, culturel, culinaire) et donner une opinion. Réserver une flotte de users motivés et super segmentée. Uber du cobaye. Que des attributs, pas de compétences. À terme : les figurants, les cobayes en médecine, les échantillon-test d’audience pour les pilotes de séries télés.
Faire un mix entre _Amérique_ de Baudrillard et _Passions and interests_ de Hirschmann. Un petit essai à la fois autobiographique et historique. Et qui prenne le prétexte d'un voyage, d'un déplacement, pour théoriser. En plus d'une ouverture à la Foucault. Faire un livre sur l'Europe comme Roth traite les USA. Une dimension familiale comme chez Annie Ernaux. Penser un essai et un roman de façon parallèle.
_Après la finitude_. Clarté dès les premières pages sur ce qui arrive. Synthèse claire en fin de chapitre. _La dernière leçon de Foucault_. Un argument par chapitre. Quelques citations très simples à l'appui. _Mythe de Sisyphe_. Simplicité des thèses avancées puis quelque exemples littéraires.
Voir à la télé les chanteurs des années 70, comme Eddy Mitchel. Habillés tout en blanc, chantant sur du play-back. On se dit qu’il n’y a décidément rien à envier aux époques passées, que la (si décriée) vulgarité d’aujourd’hui n’a pas à rougir de celle d’hier.
Daniel Cohen, professeur de supérette, se plaint chez F. Taddéi du monde qui arrive si le modèle d’Uber se généralise. Il glisse, dans sa description, qu’_évidemment il n’y a pas de protection sociale_ dans un monde où la sous-traitance se généralise. L’absence de salariat signifierait donc que toute protection, mutuelle, assurance, disparaissent ? Etrange de voir aujourd’hui ceux-là que j’ai quittés, les charlatans économistes, s’intéresser à ce que j’ai rejoint, la tech. Confirmation aussi de leur profonde paresse intellectuelle.
La notion de **creative non fiction**.
Dans une boite de nuit, les garçons portent encore des chemises. Il y a des personnes de trente ans et plus. C’est étrange de les voir là.
Le comble de l’égotisme : être attiré par une femme qu’on attire. Se dire : si elle trouve en moi de quoi l’émoustiller, alors elle est forcément une personne passionnante.
Faire un livre où tout n’est que commentaire, n’est que méta critique d’une fiction qui se fait attendre, qui n’est pas là.
Ecrire pour débusquer les antinomies premières de l’homme moderne. Les points cardinaux où nos ressorts moraux n’aident plus. Faire sortir ses personnages d’une zone où les décisions sont mêmes possibles. Bloquer les personnages dans des configurations sociales ne leur laissant aucun choix possible, la seule résignation. Même la fuite, l’étape juste précédente si l’on veut, ne devrait plus être permise aux personnages. Pour qu’il ne terminent plus qu’à supporter, résignés, une force sociale qui les dépasse (qui peut, par chance, régler les problèmes, ou les conduire au pire).
Une histoire du _living room_ en Occident : la condition féminine, le travail salarié, l’éducation… mais aussi la tech, la télé, l’internet, le mobile. Tout est concerné.
Regarder un clip de rap de PNL. Y voir une bande d’écervelés chanter devant une caméra, gesticuler comme un groupe de gorilles. Et dans ce groupe, des enfants, une petite fille de 10 ans sur les épaules d’un gros costaud. Qui est-elle, où va t-elle ? Je veux la connaître cette petite fille qui, à 10 ans, se retrouve dans un tel clip. Comment vit-elle ?
Dans un autre clip, le chanteur / rappeur se trémousse seul sur une plage de Bretagne, et fait quelques pas de danse en rythme avec le gros son. Un peu ridicule, seul sur une immense plage. Il répète « j’suis choqué » plusieurs fois de suite.
Les photos Facebook qui représentent le bonheur parfait : je suis une jeune femme au corps parfait, en maillot de bain dans ma piscine donnant sur la plage de la cote Ouest. La seule raison pour laquelle ils ne sont pas parfaitement heureux, c’est qu’ils doivent encore poster ça sur Facebook. Un détail, presque rien. Mais le fait de prendre du temps pour jouer avec ses sentiments (se sentir plus fier encore après avoir posté) n’est sûrement pas l’image du bonheur auquel on aspire.
L’écriture comme distorsion du temps. Le passé est détruit, le présent n’est plus (car on l’écrit), le futur est anticipé, remodelé.
Paul Graham:
In the mid 20th century it was an alien concept. Not because starting one’s own company seemed too ambitious, but because it didn’t seem ambitious enough. Even as late as the 1970s, when I grew up, the ambitious plan was to get lots of education at prestigious institutions, and then join some other prestigious institution and work one’s way up the hierarchy. Your prestige was the prestige of the institution you belonged to.
Nozick:
The people who have more accurate views of what other people think of them are less happy, less successful in life, cope less well with various things, than the people who have rosier views of what people think of them than is actually the case.
Sapiens - Noah Harari
Pour une bande de 50 individus, il y a 1 225 relations de personne à personne et d’innombrables combinaisons sociales plus complexes.
Somme toute, la fiction peut dangereusement égarer ou distraire. Les gens qui vont dans la forêt en quête de fées ou de licornes sembleraient avoir moins de chance de survie que ceux qui cherchent des champignons ou des cerfs.
Le secret réside probablement dans l’apparition de la fiction. De grands nombres d’inconnus peuvent coopérer avec succès en croyant à des mythes communs.
Si vous essayiez de réunir des milliers de chimpanzés à Tian’anmen, à Wall Street, au Vatican ou au siège des Nations unies, il en résulterait un charivari. En revanche, les Sapiens se réunissent régulièrement par milliers dans des lieux de ce genre. Ensemble, ils créent des structures ordonnées – réseaux commerciaux, célébrations de masse et institutions politiques – qu’ils n’auraient jamais pu créer isolément. Entre nous et les chimpanzés, la vraie différence réside dans la colle mythique qui lie de grands nombres d’individus, de familles et de groupes. Cette colle a fait de nous les maîtres de la création.
Le consumérisme romantique mêle deux idéologies modernes dominantes : le romantisme et le consumérisme. Le romantisme nous dit que, pour tirer le meilleur parti de notre potentiel humain, il nous faut multiplier autant que possible les expériences. Nous devons nous ouvrir à un large spectre d’émotions.
Il est significatif que le premier nom attesté de l’histoire appartienne à un comptable, plutôt qu’à un prophète, un poète ou un conquérant.
Somme toute, la fiction peut dangereusement égarer ou distraire. Les gens qui vont dans la forêt en quête de fées ou de licornes sembleraient avoir moins de chance de survie que ceux qui cherchent des champignons ou des cerfs.
Le secret réside probablement dans l’apparition de la fiction. De grands nombres d’inconnus peuvent coopérer avec succès en croyant à des mythes communs.
Si vous essayiez de réunir des milliers de chimpanzés à Tian’anmen, à Wall Street, au Vatican ou au siège des Nations unies, il en résulterait un charivari. En revanche, les Sapiens se réunissent régulièrement par milliers dans des lieux de ce genre. Ensemble, ils créent des structures ordonnées – réseaux commerciaux, célébrations de masse et institutions politiques – qu’ils n’auraient jamais pu créer isolément. Entre nous et les chimpanzés, la vraie différence réside dans la colle mythique qui lie de grands nombres d’individus, de familles et de groupes. Cette colle a fait de nous les maîtres de la création.
Le consumérisme romantique mêle deux idéologies modernes dominantes : le romantisme et le consumérisme. Le romantisme nous dit que, pour tirer le meilleur parti de notre potentiel humain, il nous faut multiplier autant que possible les expériences. Nous devons nous ouvrir à un large spectre d’émotions.
Il est significatif que le premier nom attesté de l’histoire appartienne à un comptable, plutôt qu’à un prophète, un poète ou un conquérant.
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