jeudi 19 janvier 2017

Chronique XI

La Gauche ne peut pas comprendre l’Islam — et son problème en France — car elle a toujours associé le mal à la domination, aux inégalités, aux dominants. Pour un homme de gauche, le mal ne peut pas faire d’en-dessous. (En art, il s’agira de retrouver dans les œuvres du passé les traces d’émancipation, quand la plupart des œuvres s’intéressent à l’âme seule, pourtant.)

L’importance de Google pour avoir fait comprendre au monde entier qu’on peut être sérieux sans pour autant porter un costume / cravate.

Le plus dur, c’est d’être humble et médiocre. L’humilité va bien aux gens de pouvoir, c’est pas dur, c’est juste un genre de politesse, une habitude. Mais pour nous autres, les hommes médiocres et faibles, c’est très dur à tenir. Le ressentiment traîne toujours ci et là. La honte-de-soi nous fait devenir de méchants hommes.

Connan m’impressionne car il se passionne pour la dualité, la dialectique, la catégorisation duale de tous les débats, de toutes les questions. Or je trouve ça d’une faiblesse conceptuelle étonnante, et d’un in-intérêt total. Pire : on ne peut rien en tirer intellectuellement, ça ne produit rien de bon ou de vrai. (Peut-être est-ce un simple pas de côté devant les questions triviales, mais là encore, il faut avoir un sacré système pour arriver au niveau de richesse intellectuelle des dites sciences sociales.) Mais vouloir plus de deux catégories, vouloir raffiner, c’est ça la vulgarité du sociologue, l’empirisme anti-philosophique si l’on veut.
Il dit « il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, l’ordre établi » et je trouve ça d’une faiblesse…
Ou encore « il y a ceux qui ont un rapport existentiel à l’art et les autres » alors que ce qui m’intéresse, moi, c’est plutôt l’étendu des raisons socio et psycho qui expliquent pourquoi untel se met à écrire, se prend au jeu et devient « écrivain » par accident.

La musique pop est structurée autour du couplet/refrain, ce qui n’existe pas du tout au cinéma ou dans un roman. Peut-être est-ce cela un style littéraire, une façon de faire entendre un refrain mais _dans l’écriture_ elle-même plutôt que de réécrire la même chose trois fois de suite dans un roman, comme l’est le refrain en chanson. (Comparaison hasardeuse, j’entends bien.)

Ecrire, c’est combattre sur tous les fronts à la fois. La composition de l’histoire, la linéarité, les parties. Le style des phrases, le niveau de langage. L’identité du narrateur, sa voix, sa culture, sa psychologisation. Le procédé d’écriture. L’incarnation des personnages, des ambiances, des dialogues. Céline est fort sur la voix, pas sur l’histoire, car on s’emmerde à le lire, il faut se le dire. Proust, un peu pareil, quoi qu’il se passe moins de choses mais il y a plus de rythme. En revanche, les contemporains, Houellebecq, Duroy, Carrère, eux-tous, ils ont un truc pour la composition.

Ma thèse esthétique : accroître le pluralisme (des modes d’existence). Ou l’intensifier. Rorty parle de réduire la cruauté, pourquoi pas. Mais ce qui m’intéresse, en darwino-hayekien, si l’on veut, c’est d’intensifier la pluralité des façons d’être au monde pour que la sélection des meilleures manières de vivre (de croire, de juger, d’aimer) se fasse sur une base toujours plus élargie d’exemples. Et ces exemples, ce sont les aventures de personnages de roman et de cinéma. En cela, je ne me retire pas du politique, ni de l’engagement. Au contraire, c’est une position tout à fait anarchisante, en politique comme en épistémologie.
Ce qui compte, c’est de multiplier les discours (scientifiques), les expérimentations (morales, économiques, sociales) et les histoires (mythologiques, romanesques, cinématographiques) pour qu’en sortent, par la sélection naturelle-rationnelle, une vie meilleure, c’est-à-dire _ouverte à une plus grande pluralité des façons de vivre_, pour les hommes d’aujourd’hui et de demain. En cela, je reste un progressiste, mais un progressiste a-politique.
(J’allais dire anti-politique, mais non. Reste que la pratique politique ne m’intéresse pas car elle vient toujours trop tard par rapport aux changements, aux moeurs, aux coutumes, aux révolutions. Je ne dis pas qu’elle ne compte pas, en cela j’ai lu et compris Edouard Louis, je dis que le combat politique a toujours—par nécessité—un train de retard. C’est pour cela que je ne le pratique pas, car j’aurai l’impression de répéter une bataille déjà gagnée. Se battre pour les congés payés, c’est bien, mais je préfère me battre pour le progrès technique—e.g le capitalisme—qui permet aux travailleurs de prendre deux semaines de congés tout en créant des produits plus vite, et de meilleurs qualités.)
Le seul critère de progrès que je connaisse est celui de la multiplication des façons de vivre et de croire. (La question du multiculturalisme me touche plus que celle des inégalités, si l’on reprend les termes des théories de la justice à la Rawls-Taylor.) C’est pourquoi le tribalisme est moins bon que la société libre, et on peut le dire, et on peut l’affirmer avec une certitude absolue. C’est aussi pourquoi, s’il doit exister une utopie alors c’est celle dont parle Nozick à la fin de son livre, sa méta-utopie. (Que les gauchistes critiqueront car, bien évidemment, laisser les gens libres de choisir leur société est inconcevable dans monde où nos jugements sont partout aliénés, biaisés, par les structures. Pour choisir pour son bien, en vrai, il faut être libre, or nous ne le sommes pas, disent-ils.)

S’il n’y a pas d’écrivains de gauche, c’est parce qu’ils dominent le champ des idées, il leur est possible d’être un intellectuel, et plutôt _plus facile_ d’être remarqué comme intellectuel qu’écrivain—justement parce que le champ littéraire est ouvert aux autres, aux non-gauchistes. Pour les autres, donc, pas moyen de s’affirmer dans le champ des idées, alors on prend la plume. Le champ littéraire est la continuation du débat d’idées par d’autres moyens, par la fiction, par l’histoire et la mythologie. (Les libertariens deviennent économistes, ou quittent l’université, car être universitaire, intellectuel, chroniqueur ne leur apporterait que de l’humiliation à haute dose.)

Travailler un style, c’est écrire deux ou trois fois le même chapitre, en essayant des choses nouvelles, des ponctuations inattendues, un registre de vocabulaire inédit, etc. Voilà pourquoi écrire un roman peut prendre dix ans, parce qu’il y a une recherche avant l’écriture elle-même, avant de trouver la voix. Ensuite, tout déroule.

Si le style de Céline est celui de la noirceur de l’âme ; celui de Proust, la psychologisation fine des comportements ; celui de Houellebecq, l’homme moyen qui lutte pour aimer ; celui de Modiano, celui de la mémoire qui flanche.
Le mien est celui du narrateur perdu au milieu des discours et des désirs des uns et des autres. La vie, telle que je me la représente est sur-chargée d’émotions, de croyances, de Dieux, de mensonges, de rôles à tenir, de niveaux de discours. Le narrateur est littéralement assailli par les uns et les autres, chacun y allant de sa mythologie personnelle. (Les hommes sont des machines à produire des dieux.) Le narrateur doit faire front à tous les niveaux, il est condamné à tout aplatir.
« C’est le monde qui est comme il est. Ce n’est pas ma faute si le monde est si dur à vivre. Ce n’est pas la faute de ma mère. Les autres ont compris, ils se rendent aveugles de temps à autre ; ils cessent parfois de réfléchir pour vivre, ils préfèrent le faire et le jouir plutôt que le jugement qui m’empêche de vivre parmi eux, parmi les vivants. »
Je décris l’Homme d’après l’internet, d’après Wikipedia, celui qui n’arrête jamais de produire du jugement, de contre-dire, de se nourrir des discours et des croyances.

Brönner. Il décrit le marché des idées, où l’on fait son supermarché entre des bouts d’idées, de morceaux de théories. Les radicaux et les fanatiques ont une cohérence logique extrême par rapport à nos contemporains. L’homme d’aujourd’hui n’est extrême ni radical dans aucun de ses jugements, ce qui lui permet de tenir ensemble des morceaux de discours (sur la planète, sur la création du monde) ensemble, bien que ce ne soit pas du tout cohérent. Et la force de la démocratie, c’est peut être cela : de permettre à tout un chacun de ne pas être cohérent, d’éviter donc tout fanatisme. C’est l’adhésion conditionnelle à tout sorte de proposition.

Un bon livre nous rend plus lucide, plus lucide sur soi-même, sur autrui, sur le monde. J’aime l’expression de « lucidité », un peu comme dé-niaisé. Il faut que le lecteur se retrouve à poil en lisant un roman, qu’on le transperce de toutes parts.

Dimanche pour la morale prend à revers le constat de la « perte des valeurs » dans l’occident contemporain. Achever Houellebecq, c’est montrer qu’il n’achève en rien la morale, les jugements. C’est un auteur de la hiérarchie, et pour cela, il faut le combattre par l’horizontalité. Pour le combattre : montrer la vanité et les limites de tous les discours. Tout aplatir. Houellebecq, mais aussi Proust, mais aussi Céline ; le psychologisme, l’argot.
Houellebecq veut en finir avec l’homme californien, or je veux monter qu’il faut encore et toujours achever l’européen, achever le discours, achever la morale, les valeurs, le sens, la hiérarchie, toutes les chapelles. Et montrer que tout se vaut. Car au fond les gens se moquent de leurs propres discours et croyances. Ils composent, sans y tenir vraiment, avec des morceaux de discours, des morceaux de morales. Et c’est peut-être ça, le « roman de l’internet », un roman saturé de discours, un roman plat, un roman où toutes les choses sont égales mais où les choses se multiplient, où la vie tourne à mille à l’heure, où tout est dans tout, la famille, le sexe, la philosophie, le travail.
Houellebecq est un utopiste. Ses romans ne sont pas tragiques, comme il le dit lui-même. Il y a une pulsion normative, une volonté d’ordre, de libérer l’homme de la liberté etc.

Il n’y a pas de « peine d’amour » mais de la jalousie, encore et toujours, à savoir que l’être aimé accorde son attention à autre chose qu’à soi. (La phrase de Houellebecq : « Elle dansait avec un autre que lui, il ne pensait pas qu’il pouvait souffrir autant, la sortie de l’enfance était douloureuse. »)

« La fiction, c'est le contraire de la psychanalyse. Dans la psychanalyse on tente de réduire les conflits pour rendre l'existence possible; dans la fiction c'est l'inverse. On exagère tout. On rend tout invivable. » Marc Weitzmann.

Se souvenir que les intellectuels—de gauche—pensaient Wikipedia, non seulement comme un nid à erreurs, mais aussi comme vouée à l’échec. Ceci illustre totalement que les gauchistes ne croient pas, in fine, à l’utopie libertaire quand elle a vraiment lieu. En fait, ce qu’ils aiment, c’est leur position-critique plus que l’utopie réalisée elle-même. Quand on leur montre la réalisation de l’utopie—c’est à dire la réussite d’un libéralisme vrai, e.g ordre spontané etc.—évidemment qu’ils râlent, qu’ils pensent que c’est impossible. En fait, leur position-critique est celle de râleurs qui ont peur qu’un jour, ils puissent cesser de râler.

Se demander : qui est la génération qui nous précède ? Nous autres, nés après 1980, ou peut-être même après 1990. Nous qui avons vu Wikipedia passé d’un site honni à une référence honorable au cours de notre scolarité elle-même. Reprendre là où s’arrête Houellebecq : une génération qui a connu Mai 68 trop-tard, qui n’en peut plus de la consommation, qui cherche son Dieu, qui déprime doucement. Et cela va peut-être jusqu’à mes parents. Mais nous autres, j’ai l’impression qu’il y a un retour en force de la volonté de bien-faire, la fin d’un certain cynisme, Erasmus, progressisme, les hipsters, comprendre que le mouvement n’est pas mauvais, qu’être flexible n’est pas être précaire ni moins bon, mais au contraire, plus riche, un conformisme intellectuel aussi. Les vieux nous ont déçu car ils ont échoué dans le politique, dans le bonheur-chez-soi. Déception de l’Europe, déception du mariage, société sécuritaire, hygiéniste, mais les fêtes continuent ; sans avant-garde néanmoins.
Raconter l’écosystème startup, c’est être le premier à décrire le réel tel qu’il arrive, le réel n’étant pas forcément le travail-en-tant-que-tel de lancer une boîte (c’est se tromper que de prendre la startup comme « sujet »), mais de montrer la pulsion de vie de cet écosystème—contre la dépression-pour-tous qu’imaginait Houellebecq, ou la décadence d’un Bret Easton Ellis.

Rorty : La puissance de Proust vient de ce qu’il décrit la contingence des comportements des uns sur les autres. En montrant les différentes facettes des personnages—et comment celles-ci changent selon le temps, e.g sont contingentes—il montre que nos attitudes sont les produits des autres, autant que de nous-même. (Cf. Sartre et le regard d’autrui qui me congèle dans un rôle.) La force de Proust est de ne pas être effrayé par sa propre finitude.
« Cultures with richer vocabularies are more fully human—farther removed from the beasts—than those with poorer ones; individual men and women are more fully human when their memories are amply stocked with verses. »
The project of philosophy as conceived by Enlightenment philosophers no longer serves the role it used to in society and that this role has been replaced by other media.
Le travail philosophique est un travail de description, et donc un philosophe original est celui qui décrit avec des mots nouveaux, des choses connues.

Un Italien qui parle, dans un anglais affreux, avec un Allemand à BetaHaus. L’Italien gueule, il parle fort, il mange salement, et tout cela avec son accent terrible. Il a l’air d’être au spectacle ; c’est une espèce de blague, impossible de le prendre au sérieux, de fait. Ses mains qui ne font que de bouger, ce ton dans la voix qui donne l’impression immédiate, spontanée, que le type tente l’entourloupe, on ne croit à rien de ce qu’il peut dire. L’Italien a le même ton depuis une heure qu’il parle, on dirait qu’il ne fait que de se plaindre du monde ; c’est Chico qui a compris l’essence des Latins,… ces affreux négociateurs,… ces comploteurs pour toujours.

Ben Thompson. On utilise le mobile pour les moments sans « intent » et c’est ce qui le distingue du PC, qu’on utilise justement avec intention. Le mobile remplace moins le PC qu’il comble ce vide temporel, ces moments où nous n’avons notre attention porté sur rien de précis. (Or, à ces moments là, on désire par dessus connecter avec d’autres humains, ou jouer à des jeux-vidéos.)
« The use of mobile devices occupies all of the available time around intent. It is only when we’re doing something specific that we aren’t using our phones, and the empty spaces of our lives are far greater than anyone imagined. Into this void came the perfect product: a means of following, communicating, and interacting with our friends and family. And, while we use a PC with intent, what we humans most want to do with our free time is connect with other humans. »

Ma dette vis-à-vis de Rorty est inestimable, il m’a libéré de l’angoisse de ne pas me sentir métaphysicien. Il m’apprend, après coup, pourquoi il faut se consacrer à l’écriture de fiction, en tant que « liberal ironist ».
Le triptyque Feyerabend, Rorty, McCloskey m’a sauvé de la théorie : épistémologie, métaphysique, éco autrichienne. Je leur dois beaucoup, peut-être plus que je ne le ressens encore aujourd’hui ; ils m’ont fait diverger du chemin PhD - Professeur auquel j’étais quasiment, e.g sociologiquement, prédestiné. Les autres, Hayek, Élias, Sartre, Lévinas, Nozick, Boudon, Debray, sans les placer tous au même niveau, m’auront finalement presque attirés du côté de la théorie. À leur manière, et pour forcer le trait, ils m’ont tant bouleversé que, par leur faute, j’ai presque failli devenir professeur et, à mon tour, croire un peu trop à la théorie. C’est pourquoi je place Feyerabend, Rorty et McCloskey sur un autre piédestal, pas forcément, voir pas du tout, à la hauteur de Hayek–Élias–Sartre, mais sur un autre plan, un plan à la fois plus personnel, plus radical, un plan qui me distingue peut-être plus du commun des intellectuels. Car, pour résumer, ce qui m’en distingue, c’est moins la « puissance de feu » que la chance d’être très à l’aise avec ma propre finitude ; et c’est cela qui me rend, non pas « plus doué », mais très certainement « plus profond ».